La Faute à Russo

A lire et relire au cours de vos vacances de fin d'année, A malin, malin et demi, le superbe roman de Richard Russo, lauréat cette année du Grand Prix de Littérature américaine.
Par Damien Aubel
le Vendredi 22 Décembre 2017

russoChez Richard Russo, les miroirs sont faits pour renvoyer des reflets déformés. Distordus, à l'image de cette veine qu'on pourrait bien appeler le “small Town America grotesque", cette façon de faire craquer les coutures du banal pour exprimer ce qu'il recèle de bizarre, de pathétique et d'insolite. Chronique-miroir des faits et gestes des citoyens de North Bath, état de New York, A malin, malin et demi renvoie ainsi l'image cabossée d'une petite ville peuplée  d'une galerie, savoureuse et un peu terrifiante, d'êtres abîmés, doucement cintrés, avec l'alacrité féroce et tendre d'un Sherwood Anderson ou, plus près de nous, d'un Tom Drury. 

A malin, malin et demi, qui reprend Un homme presque parfait dix ans après, invite le même casting bariolé pour un nouveau tour de piste. Mais en changeant la focale. L'inoubliable Sully est toujours là - désormais libéré de la précarité des petits boulots, mais confronté à un coeur usé qui menace de le lâcher sous peu. Mais c'est désormais Raymer, le chef de la police, qui se voit comme “un vulgaire employé de bureau idéalisé, un simple fonctionnaire qui remplissait des formulaires, adressait des rapports à des élus municipaux, étudiait des budgets", qui est au centre de la perspective. Raymer, qui n'en finit pas de gamberger sur la mort de Becka, sa femme ; Raymer qu'obsède une télécommande de porte de garage (on ne vous en dira pas plus, mais c'est tout l'art de Russo, cristalliser sur un élément matériel, une télécommande, mais aussi une tombe, ou encore une odeur miasmatique, tout un monde d'émotions, de regrets, d'interrogations sur soi...) ; Raymer autour de qui gravitent donc Sully, mais aussi Carl, un entrepreneur aux méthodes douteuses et à la virilité en berne, ou encore le fantôme de sa vieille instit, du juge Flatt dont l'enterrement, virtuose, ouvre le livre... Tout ça se mêle, les histoires - d'amour, de fric, de maladie -  s'interpénètrent en une tapisserie dense mais jamais chaotique. Car Russo n'a rien d'un démiurge anarchique, il dispose son petit théâtre selon une règle à la fois rigoureuse et joyeusement faussée - celle, là encore, du miroir déformant. 

North Bath elle-même est le reflet dégradé de Schuyler Springs, “sa jumelle plus belle et sa rivale héréditaire" ; la mort n'est qu'un double de la vie, au point qu'on ne sait plus très bien où commence l'une et où finit l'autre (Raymer ne s'évanouit-il pas dans la tombe fraîchement creusée du juge?)... Jusqu'à la matière même du roman, la structure et la langue, qui obéissent à cette loi : un exemple parmi tant d'autres, l'éblouissant chapitre “Suppositoires" où une blague pipi-caca est expertement tissée, comme un contrepoint, à un accident urbain (l'effondrement d'un mur) et physique (Raymer sort de l'hosto) comme une métaphore malicieuse, un reflet aussi éloquent qu'inconvenant de l'état de déliquescence de la ville et de son chef de la police. Ce jeu de réflexivité permanente finit par provoquer le vertige, voire une forme de doute : a-t-on affaire à la réalité? A son image? Rien d'étonnant si, par exemple, Sully “se sentit affreusement désorienté, comme si tout ce qu'il croyait réel se révélait n'être qu'un décor de cinéma". Richard Russo ou le romanesque philosophique.

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