L'enfer au présent

Formidable spectacle, Trust, d'après Richter, et mis en scène par Maëlle Dequiedt et le collectif la phenomena, est une belle découverte du dispositif Cluster. Troupe à suivre au Théâtre de la Cité Internationale jusqu'au 21 décembre.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Vendredi 15 Décembre 2017

trustPour une fois, fiez-vous au titre du spectacle : Trust, karaoké panoramique. Vous y verrez ce qui est annoncé, un « karaoké panoramique », c'est-à-dire une chose tournoyante, vertigineuse, splendide. Pourtant, rien ne s'annonçait facile pour la jeune Maëlle Dequiedt et sa troupe, la phenomena, qui sortent à peine de l'école du TNS de Strasbourg Le choix du texte d'abord, Falk Richter est séduisant, mais difficile à représenter ; virtuose et ironique, il joue sur les formes et les registres, impose un rythme effréné à la troupe, des métamorphoses incessantes dans la composition, le jeu, le décor. Maëlle Dequiedt et son dramaturge, Simon Hatab, ont bien saisi les enjeux de ce tempo. Première condition pour les comédiens donc, une énergie folle. Cette troupe n'en manque pas. Ici, six figures, trois hommes, trois femmes, un dandy, une artiste, un intellectuel, une héritière, une mathématicienne, un animateur de karaoké. Chaque comédien porte son véritable prénom. Trust s'avère une des pièces les plus contemporaines de Richter, écho de la crise financière et d'un monde où l'argent conditionne, dévore les échanges entre les êtres. « L'argent continue à vivre sans nous » écrit l'un des personnages sur une des vitres en plexigas, qui bouge au gré de la pièce. Le dandy fortuné, Quentin, affirmera près de la fin qu'il sait où il est, le psalmodiera en écho à un autre personnage, Maud, qui l'appelle un peu plus tôt parce qu'arrivée dans un aéroport, elle ne sait plus si elle est à Shanghai ou à Beijing. La désorientation est au coeur de la pièce, la même femme s'inscrit sur un site de rencontre, et retrouve dans une chambre un homme masqué, qu'elle fait tourner sur lui-même, jusqu'à ce qu'elle découvre qu'il s'agit de Quentin, son ex-mari. Il n'est même plus de jeux de masques chez Richter, mais une dépossession du temps et des identités, fruit sans doute d'un « trust » précédent le début de la pièce, une mainmise sur les corps et les esprits par une organisation suprahumaine, l'argent. Cette dépossession des êtres va jusqu'à empêcher toute forme d'intrigue. Il n'y a pas d'histoire, parce qu'il n'y a pas de vérité « il ne faut pas confondre réel et vérité » déclare l'un des acteurs, en effet, dans cette pièce, il n'y a que du réel. IL s'agit même d'un enfer du réel, où hommes et femmes ne parviennent jamais à se rencontrer, seulement à se cogner, baiser, ou chanter ensemble face au vaste karaoké, plaisir ultime de ce monde ultra-nerveux. Le karaoké est en effet au centre du dispositif scénique, comme de l'écriture de la pièce, puisque l'animateur donne et reprend la parole à chaque personnage.  Le décor se compose aussi d'images en mouvement : sur les vitres qui traversent la scène, se succèdent un discours de Macron, l'interview d'un sans-abri, les paroles de Born to be alive, la réflexion de l'intellectuel, sur la possibilité de la résistance. A laquelle Richter ne croit pas, aimant à citer l'une de ses grandes influences, Fassbinder : « ce qu'on est incapable de changer, il faut au moins le décrire ». Cette phrase était mise en valeur dans Je suis Fassbinder, dans la formidable adaptation il y a deux ans par Stanislas Nordey. On connaît la passion que Stanislas Nordey, à la tête du TNS, a mis pour faire connaître, et monter les textes du dramaturge allemand depuis plus de dix ans, il n'est donc sans doute pas un hasard que Dequiedt et la phenomena, issus de l'école du TNS, choisisse de s'atteler à cette pièce du dramaturge allemand. Mettre en scène Richter, c'est oser le présent immédiat. Il est temps.

Retour | Haut de page | Imprimer cette page