« Comment, aujourd'hui, perd-on son travail ? »

Artiste associé au Théâtre-Sénart, Patrick Pineau monte Jamais seul, pièce chorale sur le travail, commande à l'auteuret comédien Mohamed Rouabhi. Incursion en répétitions
Par Caroline Châtelet
le Samedi 18 Novembre 2017

 JAMAIS SEUL  «On va la refaire ». Tandis que je me faufile dans la salle de la MC93, à Bobigny, Patrick Pineau interrompt la scène. Cette phrase, certes plus qu'évidente dans le cadre d'une répétition, condense néanmoins tout un imaginaire de la fabrique théâtrale. Car c'est ce patient travail de faire/refaire/défaire/parfaire qui va permettre au spectacle de voir le jour. Et pour la spectatrice que je suis, ces moments-là demeurent habituellement inaccessibles, invisibles. Là, ils « la » refont, donc. Une scène où, à travers la rencontre de plusieurs personnages (Colette, deux jeunes gens noirs Jimmy et John, Jules le mari de Colette et un ami à lui, Franck) se lit le racisme ordinaire. Comme l'expliquera à la pause Patrick Pineau, Jamais seul se structure en « séquences. Ce n'est pas une seule histoire avec un unique héros, c'est une multitude de bouts de vies. » Des vies qui se font, se défont, se refont elles aussi, la pièce évoquant à l'échelle d'une ville et sous une forme chorale, « des rencontres. Ça parle beaucoup de se regarder, d'aller vers l'autre, de ne pas juger sur les apparences. » 

À une semaine de la première, le travail du jour porte sur les enchaînements, les décors – essentiellement des panneaux –, les lumières. « Je suis à un moment où j'ai envie de tester des choses dans l'espace. Comment, par exemple, passer d'un intérieur à un arrêt de bus puis à un no man's land. » Ces réglages n'empêchent pas les indications aux acteurs et entre deux reprises, Patrick Pineau va sur scène, montre une position à un comédien, glisse un conseil au sujet de la précision d'un geste : « C'est comme au cinéma. Les trente secondes permettent de comprendre une heure de rôle. » Pendant ce temps, Mohamed Rouabhi demeure dans les gradins. L'auteur – également interprète dans le spectacle – suit, lorsqu'il ne joue pas, les répétitions. Témoignant de la qualité de la relation entre les deux hommes, cette présence est aussi attentive que respectueuse. 

 Et, parfois, Patrick Pineau n'hésite pas à recourir à ses éclaircissements. « C'est l'avantage d'avoir l'auteur à côté de soi : dès que j'ai un doute, je vais le voir. Cela évite les contresens. » 

Pineau, Rouabhi : cela fait plus de vingt ans qu'ils se connaissent. En 1994, le premier est l'un des interprètes des Fragments de Kaposi, l'une des premières pièces du second. S'ils ont construit leur parcours respectif, ils ont aujourd'hui plusieurs projets en commun. Parmi ceux-ci, Jamais seul est l'un des plus ambitieux et il suffit de voir Patrick Pineau s'af fairer, pour comprendre qu'à l'épopée de ce récit s'ajoute celle de sa mise en oeuvre. Pour mener la création à bien, le metteur en scène, prévu comme l'un des quinze comédiens du spectacle, a décidé de ne le rejoindre qu'après les premières dates. « C'est tellement énorme, je jouerai une fois le spectacle « fait ». Même si, au théâtre, c'est toujours en train de se faire ... ». Comme nous le raconte en interview Patrick Pineau. 

Quel était l'objet de la commande d'écriture initiale ? 

Je voulais une pièce chorale, qui mélange les générations et qui traite des thèmes du travail, du monde ouvrier et de la transmission. Nous avions en tête le documentaire Les Lip, l'imagination au pouvoir (2007). Au départ, l'idée était celle d'un ancien ouvrier de cette usine racontant à sa petite-fille ou à son petit-fils l'histoire de leur lutte et de leur expérience d'autogestion. Si nous avons dévié de ce projet, il en est resté des traces, notamment sur la question du travail. Comment, aujourd'hui, perd-on son travail ? Comment laisse-t-on sur la route aussi bien des jeunes gens que d'autres, plus âgés ? Nous sommes partis sur ces sujets, à travers une épopée réunissant des personnes que la vie a un peu abîmés. Nous avons travaillé également les thèmes de la rencontre, de la fraternité. La pièce raconte ça : parfois, « ça » marche. Nous sommes avalés par ce monde, mais si nous nous rassemblons et tentons des choses, même anodines, minimes, il peut être possible de s'en sortir, de briser des chaînes invisibles. Ce n'est pas une question de faire preuve de courage ou d'héroïsme, mais, plutôt, de tenter des choses. Jamais seul donne cette force-là. 

Qu'est-ce que la langue de Mohamed Rouabhi amène comme choix au plateau ? 

Il ne faut pas la rendre anecdotique. Il y a une sorte de dignité, de beauté, chez les personnages de Jamais seul, quelle que soit leur origine sociale, leur classe. Ce n'est pas une pièce sombre ou en colère, je pense qu'elle se situe au-delà de ça. C'est un texte sur l'humanité incroyable, qui propose une ouverture sur l'autre, et pour l'entendre il faut, donc, dire les mots tels qu'ils sont écrits. Plus on respecte son écriture, plus on est soulevé, magnifié. 

Comment situeriez-vous cette pièce dans le parcours d'auteur de Mohamed Rouabhi ? 

Mohamed est quelqu'un qui est capable d'écrire des pièces historiques, fortes, comme Malcom X, Les Fragments de Kaposi, avec un vrai engagement et où il peut y avoir de la colère, où ça peut hurler. Là, cette pièce est autre. Après, les textes évoluent évidemment avec l'homme, avec l'âge... Mais je relisais il y a peu De plein fouet (écrit n'étant pas édité, ndlr) et il y a déjà dans ce premier texte toute sa poésie et sa langue. 

Sa langue modifie-t-elle votre théâtre ? 

Non, mon théâtre demeure toujours aussi proche des acteurs. Même si inévitablement, cela me pousse à des endroits, c'est une langue qui me percute. Mais dans le projet, j'essaie de monter le spectacle que j'aimerais voir, et qui soit le plus respectueux de son écriture. Je ne cherche pas à plaire et me sens, au contraire, très libre. Une fois le spectacle créé, il arrivera ce qu'il arrivera, mais nous l'aurons fait : réunir quinze interprètes sur scène pour un texte contemporain racontant une grande fresque. Et puis ce qui me réjouit, c'est que la pièce s'adresse à tous : à une personne n'ayant jamais mis les pieds dans un théâtre, comme à un féru de littérature. Cette oeuvre est populaire, ouverte.

Du mercredi 15 novembre au dimanche 3 décembre ; MC93 - Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis 9 boulevard Lénine 93000 Bobigny 

TOURNÉE : les 7 et 8 décembre 2017 - Théâtre Firmin Gémier/La Piscine, Antony et Châtenay-Malabry ; du 11 au 13 janvier 2018 - Théâtre-Sénart, Scène nationale ; du 16 au 19 janvier 2018 - TnBA, Bordeaux ; du 23 au 24 janvier 2018 - Scène nationale de Sète et du Bassin de Thau ; du 26 au 27 janvier - Le Cratère, Scène nationale d'Alès 

TOURNÉE 2018/2019 : Le Grand T, Théâtre de Loire Atlantique, MC2: Grenoble, 

Châteauvallon, Scène nationale, Maison de la culture de Bourges, MA scène nationale - Pays de Montbéliard

 

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