Anges déchus

Angels in America, pièce mythique de Tony Kushner, se rejoue à Paris. L'occasion de se replonger dans l'esthétique baroque de l'Amérique de Reagan bouleversée par l'arrivée du sida.
Par Alice Archimbaud
le Samedi 18 Novembre 2017

 ANGES DECHUS1985. « Quinze ans avant le troisième millénaire. Peut-être que le Christ reviendra. Peut-être qu'on plantera des graines ». Ou pas. L'Amérique de Ronald Reagan, dévorée par le sida, croupit dans l'eau sale de son conservatisme, et levant les yeux au ciel, contemple avec effroi le trou de la couche d'ozone. S'y rencontrent, au croisement de l'histoire et de la fiction : Harper, mormone borderline et chargée au valium ; son mari, Joe, juriste ambitieux, qui suffoque du refoulement de son homosexualité et tente de résister au véreux Roy Cohn ; Prior Walter, agonisant doucement du VIH, adoubé prophète de ce monde mal en point, ; son petit ami Louis, juif et gay, qui abandonnera son compagnon, terrassé par la culpabilité. Et au milieu de tout cela, des anges, qui circulent entre les antichambres du pouvoir, le mouroir des hôpitaux et les visions hallucinées des personnages. Écrite en 1987, créée en deux parties – 1991 à San Francisco pour Millenium Approaches, 1992 à Los Angeles pour Perestroïka – la pièce de Tony Kushner s'inscrit dans ce geste inédit qui consiste à porter à la scène une si brûlante actualité, à l'époque où « sida » est synonyme de cancer gay. Portée sur toutes les scènes occidentales, déclinée en opéra et en série télé, la grande fresque ne perd rien de sa dimension légendaire, puisant à toutes les sources du burlesque et du tragique, du réalisme et du kitsch, pour écrouler tous les totems de l'hybris américain – religion, identité, libéralisme. 

Avec la reprise de cette mise en scène créée en 2015, Aurélie Van Den Daele assume le poids du mythe, reprenant efficacement les codes du feuilleton - séquençage par épisode et montage nerveux. Elle se dote d'une belle création sonore et scénographique signée par le collectif INVIVO, qui a su aménager une scène musicalement dense, à même d'accueillir la profusion d'espaces que traverse Angels in America, emboitant plusieurs cellules de jeu, jouant de la clôture et de la transparence, articulant les zones de lumière crue au sfumato de fin du monde. La mise en scène peine un peu plus à assumer la longueur de la pièce – cinq heures – et cherche encore son souffle en ce soir de première. 

Mais le texte est là, incarné, notamment par Antoine Caubet, qui charpente avec brio le rôle le plus trouble et le moins fictif de la pièce, celui de Roy Cohn. L'ultra maccarthyste avocat new-yorkais a marqué l'histoire du barreau en envoyant Ethel Rosenberg à la chaise électrique et en défendant tout le gratin conservateur, dont le jeune Donald Trump. Corrompu au dernier degré, homosexuel et homophobe, juif, antisémite et raciste, Cohn se découvre avec horreur atteint du sida, dont il jurera jusqu'à sa mort qu'il s'agit d'un cancer du foie. C'est que le stéréotype, chez Kushner, est là pour être poussé dans tous ses retranchements, épuisé dans la confrontation avec ses limites. Plus que par son actualité alors, c'est peut-être davantage par la façon dont elle saisit le mouvement de l'histoire que la pièce de Kushner fascine. Actualisation fantasque de l'imagerie biblique et de l'imaginaire queer, on se rappellera que l'ange est d'abord emprunté à Benjamin et à ses Thèses sur le concept d'histoire : l'ange, figure de la déchirure, celle d'une société qui s'écroule sous le poids de ses contradictions.

ANGELS IN AMERICATony Kushner, mise en scène Aurélie Van Den Daele.
Théâtre de l'Aquarium, jusqu'au 10 décembre

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