Trop chou

Grand prix du festival de Cabourg, prix SACD de la Semaine de la critique à Cannes, Diamond Island affirme le talent du jeune Davy Chou. Cinéaste dérivant entre les rives de France et du Cambodge. Avec un goût assumé du kitsch.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Jeudi 05 Janvier 2017

davy chouIl me donne rendez-vous à l'Hôtel du Nord. C'est un peu lourd pour un cinéaste. Ça l'amuse. Davy Chou vient d'emménager dans le quartier, il n'a visiblement pas ses marques. Parisien pourtant, de naissance. Jouons le jeu, entrons dans cette goguette aux meubles faussement années 30 et à l'ambiance vraiment morte, face à un bar nommé comme il se doit L'Atmosphère. C'est peut-être ce kitsch qui fait sourire mon interlocuteur, ce mauvais goût éclatant dans lequel il se sent bien. Comme sur Diamond Island. Qu'y a t-il de plus kitsch qu'une île de luxe pour milliardaires face à Phnom Penh ? Qu'y a t-il de plus kitsch que cette résidence énorme, projection baroque de promoteurs immobiliers, chantier de stuc et de marbre illuminé la nuit par une fête foraine et les phares des motos d'une jeunesse rebelle ? Ces phares de moto dans la nuit de cette île, ce rêve de lumières traversée par les corps et les visages d'une jeunesse plastique, sont les premières images qui nous happent de Diamond Island. Nous, et la bande de jeunes ouvriers qui viennent de sortir des chantiers de la résidence, et qui se laissent hypnotiser par ce ballet de motos dans les lumières de la ville. A partir de cette scène nocturne, il devient clair que Diamond Island sera le récit d'un fantasme éblouissant dans lequel on avancera aux côtés d'un jeune garçon venu de la campagne. Plongée dans la nuit. Distorsion du regard. Puissance du désir à déréaliser. « Diamond Island a été pour moi un choc visuel et symbolique. » me raconte avec calme et réflexivité Davy Chou. Le jeune réalisateur a découvert le Cambodge en 2009 avec un enthousiasme extrême. Lui qui sortait d'une école de commerce, l'ESSEC, était déjà habité par une envie de cinéma. Arpentant pour la première fois le pays de ses parents, étudiants issus de la bourgeoisie dorée qui ont été empêché de retourner au pays dans les années 70 par l'arrivée des Khmers rouges, hanté par la mémoire d'un grand-père producteur, il en a appris la langue, et a très vite voulu y tourner un film. Ce sera Le Sommeil d'or en 2011, documentaire consacré aux figures vivantes du cinéma cambodgien des années 60. Mais le pays d'aujourd'hui, cette course à la modernité sur fond d'histoire tragique, il était temps pour lui de le saisir. S'inspirant notamment de Jia Zhangke et de son Still Life autour du barrage des Trois Gorges, Davy Chou s'établit sur un lieu devenu à ses yeux le totem de la folie libérale cambodgienne : « En découvrant Diamond Island, j'ai eu tout de suite envie de tourner, j'ai d'abord fait un court-métrage sur l'île, le lieu, le rêve, l'illusion qu'elle promet notamment aux jeunes ouvriers qu'on y croisait alors... » La suite est simple, le court métrage est bien accueilli, Davy Chou se lance dans le film que voici.

Au centre de Diamond Island, une tension dramatique classique : la séparation et les retrouvailles de deux frères, Bora, ouvrier et Solei (interprété avec mystère et sensualité par Cheanick Nov), devenu mystérieusement riche, et chef d'une bande de jeunes branchés. L'énergie du film réside dans la fascination qu'exerce Solei sur Bora, la promesse qu'il incarne, de plaisir, et surtout de beauté, comme l'annonce son apparition à moto, digne de Brando dans L'Equipée sauvage. Davy Chou, et c'est là sa force, a restitué avec une humilité d'anthropologue esthète, le regard d'un jeune Cambodgien sur sa capitale en folle mutation. Il parvient à rendre, dans une esthétique saturée, extrêmement travaillée- « je voulais faire suinter les couleurs », confirme-til- ce qu'un jeune garçon venu de la campagne contemple et désire dans cet urbanisme. Le résultat d'une longue observation : « Ces jeunes vivent dans ces lieux jours et nuits, ils dorment dans des camps installés dans les chantiers. J'ai croisé leurs regards pleins d'appétit pour ce qui les entourait. Je ne pouvais partager leur désir pour un paysage que moi, occidental, je ne voyais que kitsch, mais je pouvais essayer de le comprendre. J'ai commencé à les interviewer, à en rencontrer beaucoup... » La plupart des acteurs qui incarnent des ouvriers dans le film sont de véritables ouvriers repérés lors d'un casting sauvage que Davy Chou a mené en partie lui-même. Sauf Bora, enfin Subon Nuon, qui nous saisit de sa douceur et de sa retenue, qui a été rencontré dans un taxi, « à son regard, j'ai compris que c'était lui » assène Davy Chou. Mais c'est en évoquant l'actrice principale, Sreyleap Hang que le jeune cinéaste sort de sa réserve, fouille dans son téléphone, nous tend l'image prise dans la rue de la toute jeune fille en short, délicate, et se lance dans son histoire, « je l'ai rencontré sur l'île, elle se promenait là, j'ai aimé sa liberté, son insouciance. Mon équipe de tournage ne comprenait pas pourquoi je voulais une fille comme elle, qui n'était ni grande, ni blanche comme le recherche aujourd'hui le cinéma cambodgien, ils ne comprenaient pas le désir de réalisme que j'avais. Elle-même se trouvait laide. J'ai donc dû lui courir après, je l'ai retrouvé dans un centre commercial où elle vendait des bonbons, pour la persuader que je ne me moquais pas d'elle ! » A ces premiers acteurs trouvés sur l'île, Davy Chou a confronté d'autres, amateurs aussi, choisis sur Facebook, pour leur fidélité à cette jeunesse de la nouvelle bourgeoisie cambodgienne qui arpente la ville la nuit. Dans le film, le décalage entre les deux groupes est flagrant. Mais, et c'est là la dernière force de Davy Chou, le désir se situe du côté des ouvriers. Refusant tout misérabilisme, jusque dans son esthétique digne de Miami Vice, film qu'il aime à citer, Davy Chou a voulu signer un film lumineux sur les rêves d'une jeunesse ouvrière. « Ce sont des papillons attirés par la lumière ». Et rien de plus cinématographique que des ailes de couleur battantes sous les néons.

 

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