Saltimbanques et yakuzas

C'est la rentrée, on révise son japonais et ses classiques contemporains et on file voir ou revoir trois grands films des années 90 du maître Takeshi Kitano qui ressortent en salles
Par Damien Aubel
le Vendredi 28 Juillet 2017

kitano1Triple salve de Kitano en salles : on applaudit. Comme sous un chapiteau par exemple. Certes, Kids Return (1996) appartient au genre immémorial du récit d'apprentissage. Sauf que pour Kitano, rompu, sous son avatar de Beat Kitano, aux plateaux TV et au stand up à la japonaise, le Bildungsroman se mue en école de la clownerie. Deux frères, Shinji et Masaru, deux pieds nickelés, lycéens turbulents et petites gouapes, vont se lancer sur le chemin chaotique de la vie, l'un se prenant de passion pour la boxe, l'autre intégrant un gang de yakuzas. Trame de thriller existentiel que Kitano détourne allègrement. Les deux frères lycéens sont des bateleurs-nés, faisant les idiots à vélo dans la cour de l'établissement sous le regard d'un de leurs camarades, compassé dans son uniforme scolaire, encagé derrière les vitres de la salle de cours. Et tout le film est le prolongement de ce numéro initial : les survêtements rouge et bleu qu'ils arborent pour s'entraîner les stylisent comme leur maquillage bien codifié stylise les artistes de la scène ; les costumes des yakuzas sont une débauche de mauvais goût flashy, comme piqués dans la penderie d'un numéro de cabaret. Mais chacun sait qu'il n'y a pas plus triste que les clowns : renouant avec la vieille leçon chaplinienne, cousin en désespérance de l'amuseur du roman de David Grossmann, Un cheval entre dans un bar, Kitano rend toute la mélancolie poignante des destins gâchés de ses deux frères.

L'année suivante, c'est Hana-bi (1997), peut-être le sommet de l'oeuvre kitanesque. Le film investit un territoire a priori paradoxal, qu'on pourrait appeler le « mélo-thriller », quelque chose comme l'alliance de la violence et des larmes : un flic (Kitano himself) vient en aide à un ex-collègue condamné au fauteuil roulant tout en s'efforçant d'adoucir les derniers jours de sa femme, incurablement atteinte. Mais la fibre clownesque est là, plus forte que jamais, à la fois dans les traits de Kitano, figés ou convulsés de tics, comme un Buster Keaton qui réinventerait l'art de la grimace, mais aussi dans les merveilleux tableaux qui scandent le film et qui sont dus au pinceau du cinéaste lui-même (on se rappellera Achille et la tortue, son grand film de peintre de 2008). « Merveilleux », car ces efflorescences multicolores déclenchent justement l'émerveillement, cet état enfantin, celui qui saisit le public sur les gradins de bois d'un chapiteau...

L'enfant, justement, c'est Masao, le petit garçon de L'Eté de Kikujiro (1999) qui part sur les traces de sa mère, chaperonné par un yakuza brave type sans grande envergure, auquel Kitano prête encore une fois sa présence impénétrable et familière. Le film s'inscrit dans la lignée de toutes les oeuvres à hauteur d'enfant, des 400 coups à Gosses de Tokyo, mais surtout il retrouve ce qui est peut-être le fondement de l'art clownesque, le duo stylisé, disproportionné. On pense à la scène où Kikujiro et Masao s'avancent le long d'une piscine, pour s'asseoir au bord de l'eau. Scène splendide de rigueur (caméra distante, contraste marqué entre le bleu du bassin et les bariolures des chemises hawaïennes arborées par l'homme et l'enfant), mais aussi géniale de cette drôlerie un peu bizarre qui tient au mime, à cet enfant singeant un adulte, à moins que ce ne soit l'inverse. Avec Kitano, le cinéma est un art forain.

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