La colère et la tendresse

Faute d'amour a décroché le Prix du jury cette année à Cannes.Rencontre avec le maître russe Andreï Zviaguintsev.
Par Frédéric Mercier
le Mercredi 20 Septembre 2017

zviginstsevmFaute d'amour, le titre du cinquième film d'Andreï Zviaguintsev est éloquent. L'absence d'amour est responsable des pires turpitudes. Ici, la disparition d'un gamin de douze ans. Au début du film, deux trentenaires, un homme et son épouse se disputent. Les mots sont sans équivoque, ont l'âpreté des pires horreurs que pouvait se lancer le couple central des Scènes de la vie conjugale d'Ingmar Bergman. Ils s'exècrent. Il l'a trompée, une autre femme est enceinte de ses oeuvres. Ils vont divorcer, vendre l'appartement, se partager la garde de leur fils unique, Aliocha. Épuisée par la haine, la mère se précipite aux toilettes, pisse en pestant. La caméra recule dans la pénombre, nous fait découvrir d'autres espaces, celui de la cuisine où, dissimulé derrière la porte, Aliocha, qui a tout entendu, pleure. Plan bouleversant, assurément l'un des plus saisissants de l'année. Jamais n'avions nous vu en un simple mouvement de caméra révéler ainsi le cauchemar du divorce. Aliocha a douze ans, il vient de perdre tout espoir, l'amour n'existe pas : en une scène, ce jeune garçon a perdu son enfance. L'avenir n'est pas brillant dans cette Russie impersonnelle, où le quotidien morne est scandé par des annonces de catastrophes imminentes par les chaînes d'infos en continu que regardent les personnages tout au long de la journée quand ils ne sont pas hypnotisés par leur smartphone.

En douze ans de carrière, Andreï Zviaguintsev est devenu le grand cinéaste russe de sa génération, celle d'après Alexander Sokourov et Pavel Lounguine. Zviaguintsev, cinquantetrois ans et bien qu'il en fasse dix de moins, se confie d'une voix douce, chaleureuse, derrière ses petites lunettes, ce matin d'août dans un hôtel cossu du VIème arrondissement : « Cannes est devenue ma maison. Je m'y sens chez moi. » Après un Lion d'Or obtenu à Venise en 2005 pour son premier film, Le Retour, cet ancien acteur de télévision s'est déjà rendu quatre fois sur la Croisette, repartant à chaque fois avec un Prix. Cette année, Faute d'amour a reçu celui du Jury,curieuse récompense que l'on remet souvent à de jeunes talents prometteurs, à de nouveaux venus dans le cercle très fermé des supers auteurs cannois.

Le conteur

Cette proximité avec le festival, mais aussi son statut de grand cinéaste russe, entraîne une méprise sur son cinéma : Zviaguintsev serait lourd, emphatique, solennel et peu amène avec ses personnages qu'il malmènerait. Bref, il serait Russe avec un R majuscule. Ce n'est pas vrai. Et pourtant. Ici même à Transfuge, son cas divise. Zviaguintsev depuis ses débuts conjugue plusieurs tempéraments : celui d'observateur de l'intime, du lien familial disloqué dans une Russie fracturée, et celui de grand raconteur d'histoires. C'est un immense conteur comme l'étaient avant lui les romanciers du XIXe siècle dans les pas desquels il marche volontiers. Il cite d'ailleurs Dostoïevski, évoque Les Frères Karamazov quand on lui parle d'Elena, son troisième film, l'histoire d'une brave et pauvre mère de famille, remariée à un homme riche et avare, qu'elle décide d'assassiner pour assurer l'avenir de ses proches. Comme Elena, mais avec une mise en scène beaucoup plus feutrée, Faute d'amour, histoire de la fugue du gamin au moment du divorce parental, aurait pu être morne et bavard, réduit à du théâtre filmé dans des appartements trop étroits, s'il n'avait l'ampleur épique des plus grands romans russes.

 

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