L'IMPORTANT C'EST DE L'AVOIR AIME

Le plus français des cinéastes polonais, Andrzej Zulawski, est mort ce mercredi matin. Hommage express.
Par Damien Aubel
le Mercredi 17 Février 2016

C'est une vieille tradition, dont les hérauts s'appelaient Michelet ou Mickiewicz – une de ces traditions qui ont cimenté les assises de l'Europe culturelle : l'alliance des esprits, et des imaginaires, entre la France et la Pologne. Une Polish connection, une circulation bilatérale de la sève créatrice entre les deux pays. Un cas d'école pour un cosmopolitisme fécond et réciproque. Cosmos, justement c'était le titre du dernier Zulawski, et l'adjectif « dernier », en ce matin glacial comme un petit vent sur les plaines de la Pologne, est hélas à prendre en son sens le plus funèbre et irrévocable : le cinéaste de Possession a remisé à jamais ses arabesques baroques, son petit théâtre kaléidoscopique a définitivement cessé de tourner. Zulawski était un homme-puzzle, sa filmographie et sa vie un miroir brisé aux éclats scintillants. Ce grand littéraire devant l'Eternel semblait avoir fait sien le mot de TS Eliot : « il est bon parfois de se couper en morceaux et de regarder si les fragments vont éclore. » Ces fragments sont ceux d'une culture composite, riche en télescopages : Dostoïevski (L'Amour braque) et Christopher Frank (L'Important c'est d'aimer), la France où il est allé respirer le vent de la liberté, et la Pologne dont il a gardé le sens si gombrowiczien du pessimisme joyeux et vitriolé, l'amour (filmé et vécu avec Sophie Marceau) et la cruauté aux confins du démoniaque (Possession), la littérature (lui-même a mis la main à la plume) et le cinéma. Une mosaïque biscornue d'influences et de passions que Zulawski cultivait avec la délectation d'un horticulteur un peu fou, et qui a donné des fleurs chamarrées, croissant selon leur logique propre, à la fois capricieuse et imparable, à l'image de ce Cosmos, chroniqué dans nos pages, et qui venait mettre un terme à quinze ans de silence. Terme hélas provisoire – mais chez Zulawski, la vie et la mort sont l'avers et le revers de la même médaille un peu tordue, sa fantaisie sombre et lumineuse mêlait les deux, et ça nous servira de consolation.

 

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