"Je veux montrer un miroir brisé"

Avec Jackie (lire critique p.60), Pablo Larraín redonne ses lettres de noblesse à l'expression « portrait de femme ». Rencontre avec celui qui a su ressusciter Jackie Kennedy, la femme et la légende.
Par Damien Aubel
le Mardi 31 Janvier 2017

parrainIronie de l'Histoire. Au moment où un xénophobe à la mèche paille délavée prend ses quartiers à Washington, le meilleur film sur le sommet de la pyramide du pouvoir US est réalisé par un Chilien. Pas n'importe lequel, mais Pablo Larraín, qui gagne définitivement ses galons de grand-maître. Et qui n'a pas choisi n'importe quel sujet, mais Jackie Kennedy (époustouflante Natalie Portman, qui donne chair meurtrie à l'idole). Mosaïque mnémonique qui se déploie tout en zigzags à partir de l'entretien donné à un journaliste, le film a pour pivot la déchirure de Dallas. L'avant, c'est Jackie qui prend ses marques à la Maison Blanche, l'après, c'est l'immédiat : les traces de sang, le désespoir dans l'avion. Puis l'annonce aux enfants, l'enterrement. Et toujours, cyclique comme un trauma (Jackie  est une géniale mise en images de la psyché, avec ses feuilletages, ses ratés, ses tremblés) le moment de l'assassinat. Car c'est à ça que se confronte Jackie, au-delà des affres du deuil : à un monde intérieur désagrégé, qu'il faut essayer de recoller. C'est là que se place Pablo Larraín, dans ce mouvement d'une conscience qui fait retour sur elle-même, s'aperçoit qu'elle est un chantier, un terrain vague ou un labyrinthe. Et qu'il n'y a qu'une façon de se ressaisir : dire « je ». Prendre la barre de son histoire, et même de l'Histoire. D'un lieu politique, l'autre : on rencontre Pablo Larraín dans les salons de l'ambassade du Chili. L'homme appartient à cette catégorie rare des lyriques précis : vision claire, goût pour l'image. A l'image de son cinéma limpide et envoûtant.

Damien Aubel : Vous avez travaillé sur l'histoire chilienne, et voici que vous choisissez une icône de l'histoire des États-Unis. Pourquoi ?

Pablo Larraín : On m'a proposé de faire le film, ce n'est pas comme si c'était un sujet après lequel je courais initialement. Mon rapport au film, et au personnage de Jackie, n'est pas celui d'un Américain. Les Etats-Unis sont pour moi un pays comme les autres, la France, la Chine... Mais je me sentais proche de Jackie, car c'est l'histoire d'une femme. Toutes les histoires que j'ai tournées auparavant étaient centrées sur des personnages masculins. Il y a un tel mystère autour de Jackie Kennedy. On lui a consacré des milliers d'articles, de livres, mais personne ne sait vraiment qui elle était. Pour tout vous dire, lorsque je me suis lancé dans ce film, je n'en avais aucune idée moi non plus. Pas seulement parce qu'elle veillait soigneusement sur sa vie privée, mais parce qu'il y a une incroyable aura de mystère autour d'elle. Regardez ses photos, on voit dans ses yeux qu'il y a une porte ouverte sur un endroit inconnu. Une porte qui débouche sur un mystère cosmique. Et c'est pourquoi Natalie était parfaite pour le rôle, c'est pourquoi aussi il y a autant de gros plans dans le film. Quoi qu'elle puisse dire, elle n'apporte pas de réponse au mystère. Quand il n'y a pas de réponse, le public tente de combler cet espace, et c'est là que le cinéma fonctionne. J'essaie de faire des films qui ne donne pas toutes les réponses. Parfois, je vais au cinéma, et je vois des choses dans lesquelles tout est dit. Et je me dis, mais putain, qu'est-ce que je fais là ? Moi, je veux montrer un miroir brisé, un reflet déstabilisant de ce qu'était mon personnage.

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