"Je suis plus névrotique que Mastroianni

Toni Servillo est de retour dans Les Confessions de Roberto Andò (lire critique p.72). Propos recueillis par Damien Aubel
Par Damien Aubel & Vincent Roy
le Mercredi 25 Janvier 2017

toni servilloToni Servillo, dont on se souvient pour son rôle magistral dans La Grande Bellezza, endosse la robe de bure d'un moine dans Les Confessions.L'homme de Dieu est invité en bien étrange compagnie, à un sommet des grands argentiers de ce monde. Rencontre avec l'acteur qui sous ses airs de dandy transalpin a la passion de jouer des grands monstres sacrés...

Damien Aubel : Les Confessions étrille le FMI et les puissantsvde ce monde. Vous êtes un acteur engagé ?

Toni Servillo : Lorsqu'on tourne un film, qu'on monte sur scène, on doit avoir conscience de sa responsabilité. C'est un engagement qui est à la fois moral, intellectuel, émotionnel. Je n'emploie pas le terme « engagement » au sens idéologique. Une histoire d'amour, une comédie peuvent aussi bien faire penser qu'un fi lm « engagé ». Notre devoir consiste à réchauffer le coeur et éclairer l'intelligence. Ce qui m'intéresse dans les rôles d'homme politique, comme dans Il Divo  ou La Belle Endormie  de Bellocchio, c'est d'avoir un regard sur l'histoire politique et sociale italienne.

Damien Aubel : Vous êtes d'abord un homme des planches...

Toni Servillo : Les metteurs en scène qui ont travaillé avec moi, en particulier Sorrentino, disent parfois qu'ils sont plus à l'aise avec les comédiens venus du théâtre : ils seraient plus disciplinés. Je ne sais pas si c'est complètement vrai... Mais ce que le théâtre apporte à l'acteur au cinéma, c'est la conscience intégrale du scénario. Je connais des acteurs qui ne savent pas ce qui a lieu avant ou après leurs scènes. Moi, j'estime essentiel de connaître le scénario comme un texte théâtral, sans la fragmentation qu'impose le tournage.

Damien Aubel : Vous mettez justement en scène, en France, à l'Athénée, en ce mois de janvier Elvira (Elvire Jouvet 40), où vous jouez également. Une pièce autour de Molière...

Toni Servillo : Il n'est pas possible de ne pas rencontrer Molière lorsqu'on travaille sur la scène. Acteur, auteur, metteur en scène, c'est un homme de théâtre à 360 degrés. Et dès le XVIIe , il a eu la prescience de choses qu'on a connues ensuite. Dans Le Tartuffe , c'est la relation entre le patient et le thérapeute, une sorte de psychologie des profondeurs. Avec Le Misanthrope,  on est à la fois dans l'amusement et la réfl exion, comme dans Le Tartuffe , encore, où l'effi cacité dramatique repose sur un comique continuel. Et c'est la recette du théâtre depuis la nuit des temps.

Damien Aubel : C'est la deuxième fois que vous tournez avec Roberto Andò, on vous associe aussi à Sorrentino : cette proximité fait-elle de vous plus qu'un acteur, une sorte de co-créateur ?

Toni Servillo : Je n'ai aucune responsabilité d'auteur, que ce soit avec Sorrentino ou Roberto Andò. Ils m'ont choisi parce que je suis une sorte de témoin de leur univers, que je leur permets de restituer les idées qu'ils ont eues dans leur scénario.

Damien Aubel : Comme l'ambiguïté de votre personnage de moine dans Les Confessions ?

Toni Servillo : Plus que d'ambiguïté, je parlerais de mystère. On a essayé avec Andò de lui garder une part énigmatique. C'est un personnage, mais aussi une sorte de témoin, de Virgile qui nous emmène dans l'univers de la fi nance et de la politique. 

Damien Aubel : On évoque souvent Mastroianni à votre propos. Vous vous compareriez à lui ?

Toni Servillo : Non. Mastroianni, c'est un chef-d'oeuvre de comédien naturel. Il joue et donne l'impression de vivre, et j'en suis bien loin. Je crois que je suis quelqu'un de plus névrotique, de plus obsessionnel, à la façon de Gian Maria Volontè, et non avec ce naturel magnifi que, parfois divin. C'est le mystère de ce grand comédien. Même dans ses yeux, il a quelque chose de naturel. Lorsque Mikhailkov réalise Les yeux noirs,  après des nouvelles de Tchekhov, il fait des plans très serrés sur les yeux de Mastroianni, qui sont extrêmement tchékhoviens !

[...]

EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO

 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page | Envoyer à un ami