J'ai pris un verre avec Emmanuelle Cuau

« C'est toujours une tannée. Il faudrait s'écraser »
Par Frédéric Mercier
le Mercredi 29 Mars 2017

verre avecCela fait des années que je souhaitais rencontrer Emmanuelle Cuau, la réalisatrice entre autres de Circuit Carole en 1995. Seulement en vingt ans, elle n'a pu réaliser que trois films de cinéma. Heureusement, Pris de court, son beau petit dernier me fournit l'alibi idéal pour lui parler. Il s'agit d'un formidable thriller familial dans lequel on retrouve ce qui fait le sel de son cinéma : aisance naturelle, vélocité constante, sens des situations. Devant un café allongé sur la place de la Bastille un jour de pluie, la glace se brise instantanément. Elle s'installe, se roule puis s'allume clope sur clope. On parle immédiatement à bâtons rompus : cette femme au fort tempérament, au regard perdu, m'exprime son agacement une fois de plus à monter ce film. A cause d'une fin jugée « amorale », plusieurs organismes ont refusé de l'aider. « C'est toujours une tannée. Il faudrait s'écraser. Le monde me fout en rogne » Pour Cuau, il s'agissait justement de ne pas faire la morale et de rester centrée sur ses personnages pour comprendre ce qu'ils sont obligés de faire pour s'en sortir. Virginie Efira joue une veuve et mère courage, qui revient à Paris – « une ville impossible » pour occuper un poste de joaillier dans une bijouterie. Malheureusement, rien ne se passe comme prévu : le job lui échappe, elle ment à ses deux fils dont l'aîné qui commence à traîner avec des types louches, dont un gangster campé par Gilbert Melki que Cuau avait déjà dirigé il y a dix ans dans Très bien merci. Une partie a été tournée le lendemain des attentats du 13 novembre, dans le XIIIe arrondissement où elle a grandi en compagnie de sa soeur, Marianne Denicourt auprès d'un père, Bernard Cuau, qui était documentariste et membre du comité de rédaction des Temps modernes. Aujourd'hui, avec Claude Lanzmann, qui connaissait bien son père, elle aimerait faire publier certain de ses écrits. Cette lettrée qui, au cours de l'entretien cite Sartre, Steinbeck et Wilde, a façonné avec brio dans son dernier film une histoire pour montrer « la force insoupçonnée » des êtres. Finement tricoté, doté d'un réel suspens, le film n'est jamais explicatif, ni en avance sur ses personnages. Il est d'une épure constante. A propos d'épure, je l'interroge sur Bresson qu'elle a bien connu. Ça la ravit, elle m'explique qu'il avait lu le scénario d'un de ses courts adapté de la nouvelle « La Ronde » de Le Clézio, écrivain que Bresson rêvait aussi d'adapter à la fin de sa vie. « Il ne m'a rien dit à la lecture. Il m'a laissée me planter pour ensuite m'expliquer l'erreur que j'avais commise. Il trouvait que je m'aventurais dans trop de directions au lieu de me centrer sur mes personnages. J'ai retenu la leçon.» Pris de court en est l'illustration parfaite. Elle m'évoque aussi sa passion de toujours pour Gene Kelly à qui elle avait écrit pour qu'il joue dans un ses courts : « J'ai fini par recevoir comme réponse un trèfle à quatre feuilles dans une enveloppe avec ce mot de sa main: « Good luck ». » On lui souhaite de la chance pour Pris de court et ne pas avoir encore à attendre dix ans pour voir son prochain projet dans lequel elle espère enfin tourner des scènes de chant. Je dois y aller. On se promet de se revoir. J'ai hâte.

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