"J'ai été biberonné au cinéma des années 1970"

Comment une petite main des services de renseignements met le doigt dans un engrenage politique, c'est La Mécanique de l'ombre, le premier long de Thomas Kruithof (voire critique p. 99). Rencontre sur écoute...
Par Nathalie Dassa
le Lundi 09 Janvier 2017

thomasNathalie Dassa : Qu'est-ce qui vous a donné l'envie d'aborder l'espionnage pour ce premier film ?

Thomas Kruithof : L'individu contre un système est une thématique qui m'intéresse. Que ce soit dans les films de complots, ceux de Polanski ou les romans d'Orwell, Kafka, K. Dick. J'ai été biberonné au cinéma des années 1970, Pakula, Sydney Pollack, Costa-Gavras... J'aime aussi Fritz Lang. Et de manière évidente, La Taupe, les romans et autres adaptations de John le Carré. L'atmosphère crépusculaire de pourrissement et de trahisons silencieuses dans les relations entre les hommes me fascinent. J'ai aussi souvent discuté avec mon chef op de la lumière de Gordon Willis, derrière les Parrain et tous les Pakula. Je voulais également aborder le parcours individuel d'un homme qui ne veut pas s'engager, ne vote pas, n'est conscient de rien et est replié sur luimême. Mais au fur et à mesure, il trouve un éveil politique. Il comprend sa place dans ce complot et dans la société. L'homme face à l'organisation. C'est assez kafkaïen, avec ces règles du système incompréhensibles, jusqu'à l'absurdité. Je voulais que le personnage de Cluzet bascule dans un monde étrange, violent, sans repères, souterrain.

N.D. : Pourquoi vous êtes-vous inspiré précisément de la crise des otages au Liban et des carnets de Takieddine ?

T.K. : J'ai choisi des affaires capables de frapper notre inconscient. On a entendu parler des carnets de Takieddine. Dernièrement, de l'affaire Squarcini. Ces éléments ont du sens pour moi et pour le personnage dans l'histoire.

N.D. : On pense aussi à Snowden, bien que votre film se situe en terrain analogique et non numérique.

T.K. : Oui, je souhaitais que le personnage devienne un homme-machine. Cela rendait son aliénation plus forte et l'obsession de contrôle du personnage de Podalydès plus grande. Cette idée m'est venue avant l'affaire Snowden mais celle-ci a créé un retour à l'analogique. Revenir à une technologie plus archaïque, complètement traçable, est une question qui se pose dans les services secrets.

N.D. : Qu'est-ce qui différencie les thrillers d'espionnage français de ceux américains ?

T.K. : On ne peut pas vraiment parler d'un « savoirfaire espionnage » dans le cinéma français. Qui tient les rênes de ce genre depuis vingt ans ? Éric Rochant. Avec deux films et une série extraordinaire. Le plus intéressant dans Le Bureau des légendes et Les Patriotes est que l'on perçoit les moindres rouages. La structure des Patriotes renvoie au Dossier 51 de Michel Deville qui raconte de manière clinique comment on démolit un homme qui s'apprête à occuper un poste important. En général, dans le cinéma et même dans les séries, comme celle de Mr. Robot, il y a un sentiment conspirationnel. Cette paranoïa est différente aujourd'hui, située dans l'univers de l'information. Si on reçoit pléthore d'informations, on a l'impression qu'elles s'annulent, que les théories se combattent. Les scandales explosent mais les sanctions ne sont pas prises. Si Nixon faisait le Watergate aujourd'hui, aurait-il démissionné ? Pas sûr. Je pense qu'il aurait pu contre-attaquer en nous noyant d'informations. La conclusion type des films de complots américains des années 70 est d'ailleurs souvent un peu convenue. Les organisations finissent toujours par gagner. Mais c'est aussi celle de I... comme Icare de Henry Verneuil. Mon film possède un happy-end du point de vue individuel. Car au niveau politique, le système a gagné ; le candidat a été élu et glorifié pour avoir libéré les otages. Mais individuellement, le personnage de Cluzet a ébranlé la machine, à l'image de Snowden. Ce dernier n'a pas gagné contre la NSA mais il l'a secouée et éveillé nos consciences.

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