« Israël,aujourd'hui, croit d'abord en la force »

Avec À l'ouest du Jourdain, Amos Gitaï ausculte les territoires occupés. Un film aussi lucide dans ses constats que libre dans sa forme.
Par Damien Aubel
le Mercredi 11 Octobre 2017

gitaiUn film peut en cacher un autre. Derrière A l'ouest du Jourdain,  le beau dernier docu d'Amos Gitaï, avec sa fausse simplicité de road-movie, et sa vraie complexité de f i lm politique, il y a Journal de campagne , le film de 1982. Homologie de structure : celle souple et plastique, du journal, des images et des rencontres de raccroc faites lors d'un trajet en voiture dans les territoires occupés, entrecoupées d'interviews avec des Palestiniens et des Israéliens lambda, des ONG, mais aussi des dirigeants d'Israël. Persistance d'une question : comment trancher ou démêler le noeud gordien de l'occupation ?

Car il y a urgence : comme le rappelle Ari Shavit dans le film, journaliste à Haaretz, la question est plus brûlante que jamais au point que, faute de solution, Israël foncerait vers le suicide. Tout le film semble retentir de la pulsation de cette urgence. Il s'agit pour les Palestiniennes de l'association B'Tselem d'apprendre à manier une caméra pour documenter les exactions de la police israélienne. On suit Gideon Levy, autre journaliste de Haaretz qui, accompagné de son photographe, cherche à donner des visages aux Palestiniens, à recueillir des histoires singulières, incarnées pour briser l'anonymat auquel les condamne les journaux. Tous semblent faire écho aux mots de cette jeune femme lumineuse, membre d'une colonie israélienne, qui raconte comment elle a été poignardée, mais qui abdique tout ressentiment pour se demander, avec l'insistance d'une interrogation vitale : « le problème n'est pas de décider qui est le plus  coupable, mais de décider ce qu'on peut faire maintenant. »

« Décider ce qu'on peut faire maintenant » : nulle idéologie, aucun grand discours creux, mais simplement du pragmatisme. A l'image de celui qui est sans doute le héros politique d'Amos Gitaï, Yitzhak Rabin, dont des extraits d'une interview de 1994 face au réalisateur constituent comme les points d'ancrage du film. Et prolongent ce sentiment d'urgence : c'était il y a plus de vingt ans, et tout se passe comme si on régressait. Il faut agir, vite.

Une injonction à peine dissimulée perceptible aussi chez le réalisateur. Il ne faut pas s'y tromper : sous le rythme faussement capricieux du journal intime, il y a un citoyen qui sait ce qu'il veut. Voyez la rencontre avec Tzipi Hotovely, la ministre déléguée aux Affaires étrangères, qui clame qu'il faut cesser de raconter cette histoire d'« occupation », fallacieuse selon elle. Voyez Gitaï dialoguant avec ce gamin palestinien qui lui confie que certes, oui, la vie est belle, mais quand même, mourir en martyr, c'est mieux. Gitaï ne s'avance pas masqué, il est du côté de la paix et de l'ouverture, contre les extrémismes des deux bords. Et c'est précisément la collision entre ces points de vue clos, retranchés derrière leurs murailles de certitudes, et la posture de Gitaï qui interroge, écoute, qui donne au film son caractère pressant et oppressant. Comment en est-on arrivé là, à ce degré de gravité où la parole ne circule plus, ou le débat est inexistant ? On est au seuil au-delà duquel toute politique est impossible. Raison de plus pour agir très vite. Et, en attendant, on parle au téléphone avec Amos Gitaï qui nous parle, à l'ouest de l'Atlantique, depuis les Etats-Unis, d'A l'ouest du Jourdain .

[...] 
EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO

Retour | Haut de page | Imprimer cette page