Dignement mais surement

Suite de la rétro du titan nippon Akira Kurosawa. A ne surtout pas rater!
Par Frédéric Mercier
le Jeudi 26 Janvier 2017

akikoParmi les huit films au programme de cette deuxième rétrospective Akira Kurosawa, figurent deux inédits, deux films des années d'apprentissage : Le plus dignement  (1944) et Un merveilleux dimanche  (1947). Le premier est une oeuvre de commande et de propagande. Il est né au préalable d'une proposition de la marine nationale de tourner un film sur les fameux avions Zéro. Certain de la défaite de son armée, Kurosawa remodèle l'idée, transposant le scénario dans une fabrique où des femmes construisent à la chaîne des lentilles de précision pour viseurs de canon. Le film oscille sur deux régimes qui seront à la source même de l'art de Kurosawa : un certain lyrisme propre au film de propagande et un style semi-documentaire. Pour ce faire, le cinéaste débarrasse ses comédiennes de toute théâtralité, de toute forme d'affectation et va jusqu'à leur ôter leurs maquillages. Peu de films japonais des années 40 peuvent se prévaloir à ce titre d'une telle sobriété moderne dans la direction d'acteurs. En amont des répétitions, Kurosawa avait d'ailleurs demandé à ses actrices de faire du sport puis de vivre dans l'usine, auprès de vraies ouvrières pour s'imprégner de leurs expériences. L'équipe du film vécut donc au rythme de l'usine où ils avaient élu domicile. Le cinéaste cadre serré chacun des visages de ses nombreuses comédiennes et parvient vite à les singulariser toutes. Il suffit de quelques plans pour déjà les connaître et éprouver pour elles cette immense empathie que tout spectateur de films de Kurosawa reconnaîtra immédiatement. L'une d'entre elle tombe malade, abandonne sa tâche avant de finalement la reprendre. Une autre se blesse mais ne quitte pas l'usine. Toutes sont exhortées au travail par un terrible contremaître. Épuisées par ce tournage physique, la volonté déjà inflexible d'un cinéaste réputé tyrannique depuis ses débuts, la plupart des comédiennes abandonneront le cinéma par la suite. Même si l'une d'entre elles, celle qui interprétait le chef du groupe féminin de volontaires, épouserait son réalisateur. Émanent de ce film à priori anecdotique dans une filmographie qui ne compte aucun véritable échec une vérité et une simplicité peu communes. Par les moyens sobres du style documentaire et une attention soutenue pour chacune de ses comédiennes, Kurosawa trouve la distance qui lui permet d'échapper à la besogne propagandiste. Dans ce film réalisé juste après La Légende du grand judo  (1943), le réalisateur glisse un discours déjà humaniste et féministe (qui eut quelques difficultés avec la censure de guerre). A propos de ce film, Kurosawa se montrait assez partagé, entre le sentiment de s'être fourvoyé auprès d'autorités qui lui ont mené la vie dure et l'impression d'être déjà parvenu à réaliser un film personnel, en tout cas bien plus que ce qu'il aurait pu être.

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