"Ce sont mes soeurs, effectivement"

Claude Lanzmann signe un documentaire essentiel et complémentaire de Shoah, Les Quatre Soeurs. Le réalisateur confie à Transfuge les enjeux de ce film de plus de quatre heures.
Par Antoine de Baecque
le Vendredi 06 Juillet 2018

LANZMANN«Je pleure chaque fois que je regarde ces films », confie Claude Lanzmann à propos des Quatre Soeurs. Soit Hanna Marton, qui raconte dans L'Arche de Noé l'histoire du convoi de 1684 juifs payé à Eichmann pour qu'il soit épargné et envoyé en Suisse ; Ruth Elias qui, dans Le Serment d'Hippocrate, joue de son accordéon pour chanter ses douleurs de Theresienstadt à Auschwitz ; Ada Lichtman qui, dans La Puce joyeuse, fabrique encore des poupées comme à Sobibor, aux côtés de son mari, également rescapé, intérieurement massacré ; et Paula Biren, l'intelligence même, l'une des anciennes de la police juive du ghetto de Lodz. A 92 ans, l'homme revient sur ces quatre heures et demie de cinéma. Droit, le regard clair, parfois il s'endort en pleine phrase, appuyé sur son bâton de bois, sans que l'on sache très bien qui somnole du vieillard ou du chat... Mais pour se réveiller mieux encore : ses mots conservent la fulgurance lucide du récit d'histoire. Au moment où ces Quatre Soeurs sont réunies en un coffret dvd, Arnaud Desplechin a écrit à son maître : « Saurons-nous les reconnaître comme nos soeurs ? Que faire de leur souvenir ? Le cinéma nous permet de vivre avec elles, encore. »

Ce mot « soeurs » que vous mettez en avant pour réunir Ruth Elias, Paula Biren, Ada Lichtman, Hanna Marton, que désigne-t-il ?

J'ai voulu maintenir leur nom singulier, les laisser seule chacune dans un film, tout en les groupant, désormais qu'elles ont toutes disparu, comme soeurs dans un ensemble. Il y a bien sûr un signe à Tchekhov et à mon amour de cette écriture, de cette pièce magnifique. Mais cela résulte d'abord d'une discussion avec moi-même, d'un retour sur soi : qu'est-ce que, dans ce moment si intense et particulier qu'a été le long tournage qui allait donner Shoah, je pouvais regretter d'avoir dû écarter ? Je peux dire que ces quatre femmes en font partie. Elles sont comme des regrets de Shoah, car elles participent complètement de ce film, sans presque jamais y apparaître. Dans la composition de Shoah, qui dresse et suit des lignes de récits de survivants pour témoigner de la mort, ces quatre femmes, pourtant magnifiques, ne trouvaient pas leur place. 

quatre soeursParce qu'elles témoignent d'abord de la vie, de leur survie... 

Elles ont des destins si exceptionnels qu'elles ne disaient pas ce qui attendait l'essentiel des femmes dans le système d'extermination nazi : la mort immédiate. Cette mort était le sujet central de Shoah

C'est aussi comme cela qu'elles sont « soeurs », par la survie... 

Elles sont soeurs au sens où elles partagent un même destin. Elles ont traversé ce qu'on pourrait nommer le sommet de l'horreur, l'acmé de la souffrance. Elles y ont survécu. Elles avaient beau imaginer le pire, elles ont, chacune, été confrontées à une réalité pire encore. Elles ne pouvaient même pas aller dans leur esprit jusqu'à la réalité de ce pire-là. Et pourtant elles en sont revenues, non pas comme des fantômes mais comme des femmes, fortes, belles, intelligentes. Qu'y a-t-il de pire que de devoir donner la mort à son propre enfant qui pleure de faim devant vous pendant quatre jours ? Qu'y a-t-il de pire que de voir les siens massacrés sous ses yeux et servir à une forme d'oeuvre d'art morbide dans un rituel nazi ? Mais ce pire a donné à ces femmes une intelligence sacrée, a aiguisé comme jamais leur pouvoir de comprendre, presque instinctivement, comment s'en sortir. C'est l'intelligence suprême de la survie. 

On pourrait décliner d'autres « pires » racontés par ces femmes survivantes... Qu'y a-t-il de pire que de récupérer des poupées de petites filles juives assassinées, de les réparer, de les « aimer », puis de les donner aux petites filles des nazis ? Qu'y a-t-il de pire que de participer à la police des femmes juives d'un camp sous les ordres des nazis ? Qu'y a-t-il de pire que d'être choisie pour ne pas mourir, mais choisie par ceux qui donnent la mort à vos proches ? Qu'y a-t-il de pire, donc, que d'être intégrée de force dans la machine de mort des nazis par les nazis eux-mêmes. Cette « culpabilité » est au coeur de ces quatre récits et transforme ces quatre femmes en soeurs... 

Oui, vous avez raison, on peut dire ça comme ça... Ces quatre films sont aussi une tétralogie sur la culpabilité.

Cela vous gêne... 

Pas du tout, cela a toujours été mon vrai sujet, déjà dans Shoah, mais je me méfie des conséquences de cette logique. Certains ont même fini par parler de « collaboration » dans le cas des Judenrats (Conseils juifs) des ghettos juifs. Je n'ai pas aimé la façon dont Hannah Arendt parle de cette « collaboration » des Judenrats avec les autorités nazies ; c'est en partie pour cela que j'ai entrepris les tournages pour Shoah. A partir du moment où un Judenrat, conformément aux instructions d'Heydrich, fut créé dans chaque agglomération comprenant une population juive, sur toute l'étendue des territoires occupés par les Allemands, il était clair que les nazis allaient s'en servir dans leur machine d'extermination. C'était d'une logique imparable : les Judenrats administraient eux-mêmes les déportations. Mais ils le faisaient contraints et forcés, bien évidemment, ils le faisaient pour survivre, précisément, pour gagner du temps, pour que tous les Juifs ne soient pas éliminés... Vous le savez, la plupart des membres des Judenrats ont été éliminés à leur tour, puisque les nazis ne voulaient laisser aucune trace de l'extermination. Parler de « collaboration » dans ce cas, c'est à la fois faux et indigne. J'ai passé des mois à lire, ligne par ligne, mot par mot, le gros livre compliqué d'Isaiah Trunk, Judenrat. The Jewish Councils in Eastern Europe under Nazi Occupation, qui est paru à New York en 1972 et reste la référence sur la question. Mais il faut en parler puisque c'est le sens même de la tragédie qu'est la Shoah : la perversité de ce système unique – et son efficacité effroyable – c'est que, des Judenrats aux Sonderkommandos, des kapos à certains déportés mêmes, des Juifs étaient associés par la contrainte de mort à l'assassinat d'autres Juifs. Effectivement, c'est une des choses les plus douloureuses, épouvantables, que partagent les quatre femmes, Ruth, Paula, Ada, Hanna : avoir été confrontées directement à cette logique perverse. A la culpabilité qu'elle peut engendrer, à la folie même : quand Ruth, enceinte à Auschwitz, puis jeune mère, comprend qu'elle va devoir tuer son propre bébé lors des expériences sadiques de Mengele, elle entre dans le domaine de la tragédie.

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photo Franck Ferville

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