Saison Enfance, « Encore un jour banane pour le poisson-rêve », Palais de Tokyo

Par Damien Aubel
le Lundi 02 Juillet 2018

enfance de l'art

Kids

Les uns sont perdus ou terribles, les autres sont au Palais de Tokyo... On parle des enfants, naturellement, et de la troublante saison Enfance et son exposition intitulée « Encore un jour banane pour le poisson-rêve »... Entretien avec l'un des commissaires, Yoann Gourmel.

De quelle étoffe sont tissés nos rêves d'enfants ? De quelle matière sont-ils faits, ces rêves, non pas ceux qui que nous suscitions lorsque nous étions encore ressortissants de ces verts paradis, mais ceux que nous faisons maintenant, qui éclosent en nous, lorsque nous tentons de retrouver quelque chose de l'enfance ? C'est tout l'enjeu de la profuse expo du Palais de Tokyo, ludique et joliment  unheimlich , à l'image du titre qu'elle emprunte en le bousculant à Salinger (« Encore un jour banane pour le poisson-rêve »). Matière psychique, évidemment, les commissaires nous invitant à trouver notre chemin au gré d'un parcours, conçu avec le cinéaste et plasticien Clément Cogitore, qui sinue dans les différentes régions de l'imaginaire de l'enfance, le cauchemar et l'émerveillement, la facétie bricoleuse et la vulnérabilité... Mais matière la plus matérielle qui soit, aussi, tant d'Ugo Rondinone à Rachel Rose, en passant par Kiki Smith ou Takashi Kuribayashi, c'est la puissance plastique du geste artistique qui est célébrée, la façon dont il transforme les substances concrètes, bois, laine, étoffes, pierre... L'enfance est un travail. Rencontre avec un des maîtres d'oeuvre, Yoan Gourmel, commissaire de l'expo aux côtés de Sandra Adam-Couralet et Kodama Kanazawa.

Comme l'enfant, votre exposition a bien dû naître... Vous pouvez rappeler les circonstances de cette mise au monde ?

On a essayé d'écarter d'emblée l'idée d'une exposition  sur l'enfance. L'idée était plus celle d'une exposition qui serait pensée  à travers l'enfance. On a songé très vite à Lewis Carroll, à la traversée du miroir et à l'entrée dans un monde renversé, mais non dénuée de règles. Il s'agissait de réfléchir à des pratiques artistiques qui, par le biais d'imaginaires liés à l'enfance, évoqueraient des questions contemporaines. C'était un des points départ de l'exposition, l'autre venant de Lyotard et de son idée d'une « enfance sans âge », qui n'est pas cantonnée à un espace-temps, entre la naissance et l'adolescence, mais désignerait plutôt un moment où les choses ne sont pas figées, où elles peuvent se transformer. 

Et laisser ainsi à chaque visiteur toute latitude d'interpréter les oeuvres...

On pourrait évoquer les films de Miyazaki, par exemple, qui sont susceptibles de différents niveaux de lecture selon les âges. Nous tenions beaucoup à cette polysémie des oeuvres, à ne pas les circonscrire au domaine restreint de l'enfance. On a voulu échapper aux représentations édulcorées, aux schématismes trop binaires qui opposent enfant-roi et enfant-victime, qu'on trouve dans les médias. 

Ce refus du schématisme consiste aussi à faire figurer sur un même pied artisans d'art et artistes...

L'exposition se fait en partenariat avec la fondation Bettencourt Schueller, qui promeut le travail d'artisan d'art. On a convié Clément Cogitore, artiste et réalisateur à être non pas le scénariste de l'exposition, mais plutôt son dramaturge. Très rapidement, il a imaginé un certain nombre de scènes dont il a confié la mise en oeuvre à des artisans d'art. Clément Cogitore explique ainsi les choses : c'est comme s'il écrivait un texte, les donnait à des acteurs pour qu'ils les interprètent. De cette collaboration est née l'idée de faire de l'exposition un récit, un peu sur le mode du conte, en en reprenant les archétypes, mais de façon contemporaine. Un conte de fées contemporain, si vous voulez. Et le parcours ainsi dessiné accorde une large place à la notion de seuil. A la façon d'un roman initiatique : on traverse des épreuves, on rencontre des oeuvres, on vit un certain nombre d'expériences. Mais un roman initiatique qui n'irait pas vers un happy end, un dénouement ou une morale. C'est l'hybridation, la mutation des formes, la transformation de soi qui comptent. 

Je pense en vous écoutant à la façon dont Propp ou Joseph Campbell ont défini les grandes articulations du récit... Vous vous êtes inspiré de ces lectures ?

On a naturellement puisé dans le puits sans fond du corpus des références. Les manières d'aborder la question sont innombrables : philosophie, psychanalyse, théorie littéraire... Mais on n'a pas souhaité appuyer sur les références ; on sait qu'elles sont partagées par tous. Bien sûr, il y a le titre, emprunté à Salinger, et modifié, qui est une façon d'éclairer...mais aussi d'une certaine façon, une chausse-trape. Donner des indication, mais aller voir ailleurs...

Vous parliez de Miyazaki, l'exposition fait partie du cycle  Japonismes 2018 ... et il y a, entre autres, la très belle pièce de Takashi Kuribayashi, ces troncs d'arbres en plaques miroitantes...

Avant même que le partenariat ne soit noué avec  Japonismes, on souhaitait travailler avec des artistes japonais. Afin de décloisonner les choses, de ne pas camper sur un imaginaire occidental. Sans compter qu'au Japon, très rapidement, les développements technologiques ont intégré une espèce de folklore traditionnel, de petites créatures de la forêt, par exemple, pouvant se trouver confrontées à une catastrophe nucléaire. Et ça nous intéressait particulièrement, revenir sur les archétypes qui contribuent à la création d'un imaginaire, mais avec des aspects contemporains.

Ce décloisonnement ne vaut-il pas pour les oeuvres elles aussi ? Je pense à la présence dans la même salle de la statuette de Kiki Smith, entourée des grandes oeuvres un peu anthropomorphes de Caroline Achaintre. Comme si les deux dialoguaient...

On voulait mettre, dans cette salle, les deux oeuvres en regard. D'un côté, ce corps sculpté, avec ses attributs féminins pas encore développés, cette femme-enfant qui se livre aux regards dans une sorte d'innocence, dont les formes ne sont pas encore dessinées. De l'autre, ces grands masques de Caroline Achaintre, réalisés en tuftage, une technique dont elle parle comme d'une peinture sur laine, presque une peinture gestuelle, qui semblent observer la sculpture. Et qui pourraient apparaître comme des projections de son inconscient. Je crois qu'une exposition temporaire n'est pas un essai, elle ne doit pas démontrer, mais offrir des hypothèses de lecture des oeuvres. A chacun ensuite de s'en saisir !

Saison Enfance, « Encore un jour banane pour le poisson-rêve », Palais de Tokyo, jusqu'au 9 septembre.

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