Exposition Le Rêve américain : du pop art à nos jours

Par Damien Aubel
le Mardi 12 Juin 2018

reve américainDETRUIRE, DISENT-ILS

Exposition Le Rêve américain : du pop art à nos jours. Estampes du British Museum, Fondation Custodia, jusqu'au 2 septembre.
 

Vue en coupe de soixante ans de modernité US, l'expo de la fondation Custodia résume magistralement une prodigieuse aventure esthétique.

« Le rêve américain », la formule qui blasonne le riche cortège d'estampes empruntées au British Museum et qui s'alignent aux murs de la fondation Custodia, n'est pas seulement le mantra plus ou moins illusoire qui a obsédé des générations d'émigrés vers la Terre promise transatlantique. Elle est aussi, à condition de la prendre au pied de la lettre et de restituer au rêve sa puissance primitive d'arrachement à la réalité, le leitmotiv auquel carbure tout l'art US des soixante dernières années. Des pourvoyeurs d'icônes du pop art qui ont jalonné de leurs flashs de couleurs les sixties aux chantres du photoréalisme et du retour en grâce de la figure humaine, de Warhol à Chuck Close tous ont contribué, chacun avec ses moyens propres et sa sensibilité, à une méthodique entreprise de dissolution des représentations. 

Dès les trois estampes de la Marilyn de Warhol, qui ouvrent en une fanfare polychrome la première salle, l'intention est là, dès les larges aplats chromatiques qui enduisent le visage du parangon de la blondeur blessée hollywoodienne, le processus de décapage est à l'oeuvre. En l'occurrence, corroder la vision glamour de la star, montrer que le masque, éclatant, vibrant d'intensité, n'est que ceci : un masque. Un plaquage comme un maquillage criard qui fait violence au visage, l'ensevelit. Rien d'étonnant dès lors si Warhol a également égrené des chaises électriques : il met au jour la violence sous-jacente à l'imagerie US, son opulence consommatrice. Tout comme James Rosenquist, dont on découvre ici le F-111 aux dimensions de fresque : un long ruban de collages dont le motif central est le fuselage assassin d'un bombardier F-111, qui semble hanter, comme un cauchemar belliqueux, des vignettes de la vie quotidienne US, gamine chez le coiffeur, parasol des rêves de vacances... 

Logique apocalyptique, au sens premier de dévoilement, que reprennent à leur compte les trois grands maîtres de l'estampe auxquels l'expo consacre une large part, Robert Rauschenberg, Jasper Johns et Jim Dine. Robert Rauschenberg, d'abord rétif à l'art de l'estampe, anachronique selon lui en cette seconde moitié de XXe siècle, délaisse vite ses préventions. Et, à travers, par exemple, le bien nommé Accident laisse apparaître, comme une plaie non cicatrisée, une cassure accidentelle de la pierre sous la presse de la lithographie. Dépassement de la mimésis : l'oeuvre ne représente plus un sujet quelconque, mais, via un raté, renvoie à ses conditions et ses instruments de production. Mais il ne s'agit pas toujours, comme chez Willem de Kooning et sa Minnie Mouse, explosion chaotique de courbes et de plans, de faire voler en éclats la figuration, de la disloquer. Le Californien Ed Ruscha, dont la présence rappelle que New York n'était pas l'unique épicentre de l'effervescence visuelle US, pratique, lui, une démarche réductionniste, émondant le superflu pour ne garder que les éléments principiels, idéels presque, des clichés de la Côte Ouest. Ainsi ce pan bleu turquoise où se détache trois fois la lettre « O », comme un distillat de la Californie – le bleu de la mer, du ciel, et l'émerveillement devant ce spectacle réduit à la plus simple expression de cette voyelle comme un cri d'admiration ou d'extase. Cette tension quasi platonicienne vers des formes pures, à la simplicité toute géométrique, c'est celle aussi qui anime les minimalistes comme Frank Stella, les conceptualistes comme Sol LeWitt. Et même lorsque la figuration semble reprendre ses droits, même lorsque les apôtres du photoréalisme semblent coller au plus étroit à la réalité, ce n'est, paradoxalement, qu'un nouveau geste de défiance envers la représentation comme un enregistrement des choses, envers le fantasme d'une copie mimétique de ce qu'on a sous les yeux. Des portraits de Chuck Close où les visages semblent se pulvériser en tesselles aux vues urbaines vidées de toute présence vivante de Richard Estes, comme cristallisées dans une froideur impersonnelle, les artistes US n'en finissent pas de prendre leur distance avec les images du monde.

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