Nathan !? ou quand Lessing et Jelinek font des étincelles sur la tolérance religieuse. Un spectacle riche et audacieux au TNS signé Nicolas Stemann.

Par Oriane Jeancourt Galignani
le Lundi 06 Novembre 2017

nathanIl est faux que les idées ne meurent jamais. Les idées appartiennent aux époques, font corps avec elles, et lorsque les époques s'effondrent, les idées suivent. Ce sont les oeuvres qui ne meurent pas. Nathan le Sage a été publié en 1779 par Lessing dans une Allemagne voltairienne. Ce Candide allemand est devenu le classique incontournable des études allemandes. On apprend très jeune la parabole des trois anneaux qui y est racontée par le héros de ce drame philosophique, Nathan : un père fait trois anneaux pour ses trois fils, indifférenciables, quel est celui qui possède l'authentique ? Nos trois monothéismes sont là, sur les doigts de chaque prince. La guerre des religions est lancée. Nathan incarne, professe la réconciliation entre les hommes, qui sont hommes, avant d'être croyants. Que faire d'un texte si humaniste ? Car ce n'est pas la tolérance qui est datée, mais l'idée d'un Sage, homme providentiel, ici Nathan le juif, qui viendrait incarner, et dispenser la bonne parole idéaliste, et rappeler à tous que la vraie religion est celle de la bonté. Nicolas Stemann a eu l'idée folle de confronter à Lessing, la colère d'Elfriede Jelinek, et de son texte écrit après les attentats du 13 Novembre. L'une est née de l'autre, nous suggère-t-il, la rage de l'Autrichienne s'est construite sur l'hymne à la tolérance. Il fallait un metteur en scène tel que Stemann pour lier ces deux voix, ces deux visions, des Lumières et de l'Europe post-11 septembre. On se souvient de sa sidérante mise en scène en 2013 du Faust, des deux parties, en neuf heures, qui avait marqué le festival d'Avignon. Aujourd'hui, il fait appel à huit comédiens exceptionnels qui portent une mise en scène d'une rare énergie. A la MC 93 dans une salle pleine, nous avons découvert ce spectacle qui ne cesse de nous surprendre. Au départ, les choses sont calmes, désertes même. Des voix diffusées par un hautparleur qui nous toise, une diction classique, celle de Nathan qui rentre au pays et demande ce qu'est devenue sa fille et qui est ce mystérieux templier qui l'a sauvé des flammes. Les minutes passent, l'on découvre les visages d'Elios Noël,Lamya Regragui, Mounir Margoum, Lorry Hardel. Les quatre sont splendides, chacun à leur manière, dans la modulation de leurs jeux. On retiendra la mélancolie de Noël, l'incandescence de Regragui, le burlesque de Margoum, la candeur de Hardel. Très vite, ils quittent leurs micros, alpaguent le public, leur racontent le Nathan qu'ils jouent, s'invectivent, l'un est juif, l'autre est arabe, la troisième est noire...Ils s'amusent, et ne cesseront de s'amuser. Même lorsque la foule délirante de haine crie chez Lessing qu'il faut « brûler le juif », même lorsque le texte de Jelinek évoque dans le Bataclan, « un bruit qui enfle comme la fin du monde », même lorsque les comédiens revêtiront des cagoules, et partiront, dans le hall du théâtre, pour filmer leurs victimes, même là, ils ne cesseront d'être drôles. Parce qu'il n'est pas question d'accorder le sérieux, et la dignité à la haine. Voilà ce qu'ose Stemann : faire des propagateurs de haine religieuse, des personnages grotesques, incapables d'épeler leur propre nom. Il fallait entendre le rire des lycéens dans la salle ce jour de représentation pour saisir la réussite de cette mise en scène impétueuse. L'appel à la tolérance est une guerre à la bêtise.

NATHAN !? de Gotthold Ephraim Lessing et Elfriede Jelinek. Mise en scène de Nicolas Stemann. Avec Elios Noël, Lamya Regragui, Mounir Margoum, Lorry Hardel...Au TNS de Strasbourg, du 8 au 17 novembre.

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