La fin de l'innocence

Par Oriane Jeancourt Galignani
le Mercredi 20 Septembre 2017

operation romeoUne mère et un fils à table. L'appartement est simple, des livres au mur, une télé éteinte. La mère cite l'Antiquité grecque. Ils parlent peu, se méfient de ce qu'ils disent. Le père les rejoint, ils essaient à eux trois de se montrer joyeux. Mais nous sommes à Bratislava en 1984, la joie a été abolie depuis longtemps. Ici en Tchécoslovaquie, comme partout à l'est du Rideau de fer, l'on ne rit qu'en cachette du parti, du communisme, du camarade Andropov que l'on enterre aujourd'hui devant les caméras de l'URSS. Mais c'est l'anniversaire de la mère, le père a même réussit à trouver, on ne sait comment, un foulard à lui offrir. Les trois jouissent d'un semblant de liberté, parlent vifs, et forts. Ils oublient un peu les conditions de vie, la chute sociale, la carrière sacrifiée, les insultes, les passeports retirés, les micros nichés dans l'appartement, le téléphone coupé. Parents et fils dansent sur la musique américaine, évoquent Los Angeles où ils n'iront pas, et la beauté du premier amour. A force de feindre, on finit par la trouver, cette joie, aussi alcoolisée et brève soit-elle. Ils devraient en profiter, ce sont les dernières minutes d'innocence de cette famille. La porte sonne, la police vient chercher le père. Eux qui se croient arrivés au plus haut de la persécution infligée par le parti, jugés, comme la plupart des intellectuels, ennemis du peuple, ignorent que le pire est à venir. Là réside la singulière intelligence d'Opération Roméo, et de son auteur, le Slovaque contemporain Viliam Klimaek : l'intrigue, les personnages déjouent sans cesse nos attentes, en se dérobant à ce qu'ils semblent être. Le père, incarné avec sobriété par Marc Wyseur, un dissident taiseux et digne? Le fils, excellent sous les traits de Thomas Silberstein, un garçon fougueux et volontaire ? La mère, grande Claire Vidoni, légère et rassembleuse ? Ces trois personnages qui vivent encore lors des premières scènes dans leur purgatoire, se démasqueront dans leurs chutes. Klimaek n'a pas seulement l'art du basculement, mais nous mène aussi, par ce spectacle d'une famille démanteléepar le mensonge, à prendre conscience de ce qu'est la première violence du totalitarisme : la déconsidération de l'individu. Bête à abattre, l'individu ne doit pas être seulement brutalisé, mais son existence symbolique, ce que les antifascistes, Orwell en tête, nomment sa dignité, mise à bas. Puisque l'ambition première est de persuader les masses que l'individu, et avant toute chose l'individu pensant, est une invention ignoble de l'ennemi, il faut montrer qu'un homme seul peut se montrer plus petit, traître, lâche que n'importe quelle collectivité en acte. Le metteur en scène de ce spectacle du théâtre de l'Imprévu, Eric Cénat, a choisi de placer la moitié de la pièce dans la semi-obscurité. Manière d'accentuer le trouble du pacte faustien que les hommes du Parti instaurent au-dessus de cette famille apparemment sans histoire. Et ce n'est sans doute pas un hasard que le dénouement tragique ait lieu à l'endroit même où le père se croyait à l'abri, au dessus de l'ozone de ce pays où, comme chacun il étouffe, sur le toit de son immeuble. Il n'y a pas d'échappatoire dans un monde où l'ennemi premier est l'individu libre.

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