Plein hiver

L'âge de glace
Par Catherine Lorente

helene gaudyPlein hiver, c'est le roman du retour d'un adolescent dans une petite ville américaine. Dans le silence de l'hiver, s'installe le trouble de cette réapparition. Une des révélations de cette rentrée.


« David revenu à Lisbon. » Le roman d'Hélène Gaudy commence avec ces quatre mots alignés en style télégraphique, les quatre mots prononcés par la rumeur. Dans la syntaxe, tout y est, ou plutôt non, un mot manque, et pas n'importe lequel, celui qui impose l'accord, l'auxiliaire « être ». La rumeur porte en elle la marque d'un verbe foré, tronqué, comme un trou en son sein. On y plonge en apnée. Rien d'étonnant à cela. Plein hiver est un roman sur la parole tue, engloutie. Voici comment.

La rumeur se répand donc : David Horn est de retour, quatre années après une disparition mystérieuse. Mais le jeune homme de 18 ans n'est plus le même, ses traits ne se superposent pas exactement à ceux de l'adolescent qu'il était. C'est lui et ce n'est pas lui. Ses amis, surtout les garçons de la rivière, son père, la ville entière se méfient, sauf sa mère, enfin réanimée.

Cette histoire, on l'a déjà lue, vue, entendue, on croit la connaître. Et pourtant, on ne l'a jamais reçue de cette façon, comme un bloc de glace en pleine figure. Lire Plein hiver, c'est comme se frotter à un igloo.

D'abord, il y a Lisbon, pas la portugaise, de braise, mais une ville américaine où l'on ne revient jamais une fois qu'on l'a quittée. L'auteur prend le soin de nous la présenter comme un espace en deux dimensions, traversé par une artère principale, et quadrillé un peu à la façon de ces lignes de Nazca creusées dans le sol péruvien ou de ces rues tracées sur le bitume dans Dogville de Lars von Trier. « Prudence avait repensé à ce film où une fille blonde tentait de s'enfuir d'une ville dessinée à la craie sur le sol, cette ville qui était partout et qui n'était nulle part. » Vue en plongée, pas de cachette possible, de trappe secrète, de mystère. En apparence du moins. Mais pas de relief non plus. Juste de l'ennui s'étirant, dans un silence opaque. Pour seul volume, une neige débordante, asphyxiante, absorbant chaque bruit.

Pour redoubler l'effet, Hélène Gaudy compose un récit calqué sur la ville, aligné sur ses segments et ses angles droits, labyrinthique. On suit les personnages, dans une narration en pointillés et l'on assiste ainsi à la révélation progressive de la vérité, inexorable mais aussi lente que la dissipation du brouillard.

Dans Plein hiver, on a beau écouter les sons, on n'entend rien. Seulement le silence « sans ouverture, sans faille ». « Parler dans cette immensité blanche, c'était comme parler à un mur. » Hélène Gaudy donne à voir des scènes d'hiver, silencieuses, comme perçues à travers une vitre, pour mieux faire surgir au printemps la rumeur, « la seule chose qui peut leur fouetter le sang », pour mieux opposer la mort blanche et la vie bouillonnante. « D'un coup, les sons ressortent, les gorges se libèrent. Les gosses recommencent à crier en dévalant les rues. »

On tend l'oreille pour écouter les voix assourdies dans une Lisbon sans relief, mais c'est peine perdue car les paroles des personnages, pourtant rapportées au discours direct, sont étouffées par l'absence de ponctuation : pas de guillemets, une simple virgule suivie d'une majuscule, marque minimaliste que le lecteur non averti prend à la première occurrence pour une coquille. Mais non, il s'agit là d'une voix éteinte, fondue dans celle du narrateur, juste un murmure, à peine perceptible : « Nu en pleine rue comme dans les rêves, il avait dit, Tu attends quelqu'un et bien sûr, elle avait dit non. Il avait eu envie de dire, Tu m'attends, moi, l'absurdité de cette phrase l'avait fait rire, il avait ri, un rire étouffé de bon élève à son pupitre qu'elle avait immédiatement trouvé ridicule. »

Mais quand la vérité est articulée, enfin, sous la forme de mots « tombés un à un », le paysage retrouve son relief. En mettant l'adolescence au centre de son histoire, l'auteur réussit un roman où la quatrième dimension de l'espace n'est pas le temps, mais la parole retrouvée. Un défi à la physique.

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