Petites scènes capitales

Donnez-moi un secret
Par François Bégaudeau

petites scenesQu'est-ce qui caractérise Lil, personnage   central de Petites scènes capitales ?  L'incertitude. « Un doute n'en finit pas de   tarauder en elle. » Le roman commence par   la question qui lui vient devant une photo   d'elle bébé : « C'est qui, là ? » Question   matricielle, « qui suis-je, où vais-je ? »,   « qu'est-ce que je fais sur la terre ? », « à quoi bon   exister ? », complétée par celle qui concerne l'autre   bout de la vie : « Est-on conscient de son état quand   on est mort ? » Sur l'origine et la fin, aucune réponse,   « mystique » ou autre, ne satisfait Lil.  

Mais entre ces deux béances du sens, que du   plein. Il est peu de faits que ce roman supposé   sceptique ne flanque d'une explication. La pauvre   petite Sophie, née sans membres et bientôt morte,   « aime les fleurs », et peut « rester des heures à   contempler un bouquet ». Trouve-t-on que cette   notation soit poignante en soi ? Pas l'auteur, pour   qui le phénomène n'est remarquable que s'il est   passible d'une interprétation : « Elle s'identifie aux fleurs qui, comme elle, n'ont pas de mobilité et aucune prise sur le monde. »  C'est peut-être cela que Germain   appelle, en dernière page, transformer « le vide en   lumière ». Le titre est programmatique : les petites   scènes contées ici seront capitales ou ne seront pas.   « Les petits riens ne sont jamais insignifiants. »  

Mettons d'abord cette propension à tout faire   signifier sur le compte d'une littérature de proximité,   soucieuse de ne jamais livrer son lecteur à du brut non   tamisé par le sens. Raconter que Jeanne-Joy est surprise   jouant du violoncelle devant la tombe de Sophie ne   suffit pas. Il faut décrypter : « Elle joue pour son enfant, pour tenter de lui dire avec des sons ce qu'elle ne saurait lui exprimer avec des mots. »  Citation authentique.  

Ensuite, il y a les oiseaux. Au fond du jardin   se trouve une volière dont Lil aime « la voix ».   On pourrait se contenter de noter cette occulte   complicité avec la voix animale, mais non. Le père   ne comprend pas la peine de sa fille à quitter cette   première maison, car il n'a pas compris « combien lui étaient précieuses les voies de la volière, ( ...) combien elles lui étaient maternelles ». Croyait-on que les oiseaux   soient des oiseaux ? On se trompe. Les oiseaux sont   la mère absente. Car la mère est absente. Partie alors   que Lil avait un an, puis morte noyée.  

Lil et l'auteure qui l'anime doutent de tout mais   sûrement pas du fait que l'absence d'une mère,   ou la mort d'une demi-soeur quelques années plus   tard, vous conditionne. Un roman qui conte une   vie propose un découpage partial de cette vie. Celle   de Germain, écrivain de son temps, est familialiste.   Contexte historique quasi absent, notations   sociologiques nulles, mais on saura tout des père,   belle-mère, époux de la belle-mère, demi-frère, demi- soeur, de leurs naissance, vie, mariage, maladie, mort.  

Se retirant du monde, Dieu a délégué à la   psychologie familiale le rôle de donner du sens.   Dès lors, la philosophie spiritualiste, légèrement   embarrassée d'elle-même en temps laïcs, se survit   dans la psychanalyse, plus sympa, plus familière,   moins frontalement métaphysique. Et l'âme se   survit dans la psyché, qui tout commande, ordonne,   délimite. Y compris le corps. Le corps n'a pas de   vie propre. « Ses maux,  dit ma voisine, renvoient à d'autres maux. »  Toute affection du soma est une   somatisation. Lier le cancer de la gorge de Viviane   à sa forte consommation de cigarettes, c'est de la   courte vue matérialiste. La vérité, c'est qu'elle « vit dans l'effroi des mots, de leur magie, de leur puissance incontrôlable. Empêchés d'écriture et de profération, ils se nouent en tumeur bleu goudron dans sa gorge ». 

De cette prose dualiste, le motif du secret est le   joyau, le produit d'appel. Pourquoi tant de romans   contemporains s'articulent-ils autour de ce motif ?   Parce que le secret fait jouir de l'idée d'un sens sans   imposer la lourdeur d'une clé. L'idée suffit ; suffit au   bonheur de ceux que le non-sens effraie. Le demi-   frère Paul a été remis à Viviane par sa mère juive   avant que les nazis ne l'arrêtent ? Ce pourrait être un   fait, mais non c'est un secret. Ça a l'air d'expliquer   plein de trucs, à commencer par le destin d'artiste   puis de prêtre de Paul. Lien causal invérifiable, et   c'est tant mieux. Seul compte l'écume du sens.  

Alors Lil aimerait bien aussi avoir son secret.   Jusqu'au bout elle attend, de la bouche de son père,   une « révélation extraordinaire » sur sa mère, qui   ne viendra pas. En désespoir de cause,   Lil se jettera   dans la compulsation de documents et la fouille de   grenier. Ne trouvant rien, elle se sent « soulagée et   déçue ». Soulagée de ne pas avoir appris un truc   horrible, déçue de ne pas avoir ramené de sa pêche   un bon vieux « Rosebud » des familles.  

Il lui reste le recours sans risque à la spéculation,   la foire des hypothèses en roue libre : « Au fond qu'est-ce qui lui prouve que sa mère est bien morte ? »  Spéculez, spéculez, il en restera toujours quelque   chose. Il en restera la sensation, chaude comme un   feu de cheminée dans une maison froide, qu'on ne   vit pas pour rien.   

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