Guerres

Guerre de clichés
Par Catherine Lorente

timothyUn des plus beaux romans sur la Première Guerre mondiale, Guerres interroge l'impossible représentation de la boucherie de 14-18.

Comment rendre compte de la Première Guerre mondiale quand on est né vingt ans après ? Quand on n'est ni français ni allemand, mais canadien ? Quand cette Grande Guerre a déjà fait l'objet de tant d'écrit s, romans, poèmes, journaux, Mémoires, essais, dossiers, au point que sa réalité devient inaccessible sous l'épaisse couche d'encre qui la fige, mythifiée ? Comment faire de cette expérience étrangère une expérience intime ? Toutes ces questions, Timothy Findley se les est posées, avant de publier en 1977 son Guerres au pluriel. Sa réponse est inscrite dans le titre, dans cette marque du pluriel, démultipliant l'expérience.

Le roman suit un jeune Canadien de 19 ans, Robert Ross, choisissant de s'engager à la suite du décès de sa soeur. Après un entraînement en Angleterre, ce parangon du jeune soldat canadien, naïf, ignorant des conf lits comme des choses de la vie, part au front avec le titre d'officier et la responsabilité d'une section. Il y recevra une double éducation, martiale et sentimentale. Nous sommes en 1915.

Au lieu de procéder comme le ferait n'importe quel romancier, réunir les traces fossilisées de ces existences, photos, lettres, journaux intimes, témoignages enregistrés, articles, et de les incorporer à la narration jusqu'à en faire disparaître toutes les coutures, Timothy Findley a choisi de les rendre apparentes comme autant de vécus émergés. Les témoignages sont retranscrits et en portent le titre, les extraits de lettres sont annoncés comme tels, les voix des personnages ayant vécu ces années se succèdent, apportant leur vision, leur guerre, dans une polyphonie édifiante. Même le narrateur se démultiplie, parfois historien chercheur, travaillant à reconstituer les faits tels qu'ils se sont déroulés, parfois narrateur omniscient, épousant successivement les points de vue des personnages.

Mieux, il a pris le parti de dramatiser certaines étapes de l'écriture, en insistant sur les difficultés rencontrées par le narrateur pour faire « plus vrai » : la masse des documents conservés aux archives, fragments pourtant incomplets et verrouillés (« Une part de ce passé qui défile sous vos doigts s'effrite. Pour les autres, vous savez que vous ne les trouverez jamais. Voilà tout ce que vous avez. ») ; la bonne volonté de l'interviewée (« Je vous lirai donc encore cela, plus un dernier passage, et puis ce sera tout. Pour le reste, vous trouverez d'autres sources. ») ; le choix de la trajectoire du protagoniste, avec un clin d'oeil au coup de dés mallarméen – hasard ou nécessité ? – (« Battez ces cartes et posez-les : c'est le jeu avec lequel est né Robert Ross. ») ; les hypothèses contradictoires trouvées au cours de l'enquête (« Selon certaines versions [...] Rien ne permet pourtant de l'affirmer en toute certitude. »).

Le dispositif narratif mis en place par Timothy Findley est voyant et insistant. Ce qui est représenté ici, ce n'est pas tant la guerre que sa représentation. Que les pièces d'archives soient authentiques ou non, que Robert Ross et les autres personnages aient réellement existé ou non, peu importe. Ces documents noous font voir, entendre, ressentir, la matérialité des tranchées, la boue, les rats, les lanceflammes, où l'homme n'est plus un homme, mais un animal, et ne s'y fait pas.

Le roman se termine comme il a commencé, avec la description d'une photo représentant une jument et un chien, postés au milieu des rails ; au second plan, un dépôt de fournitures en feu ; plus loin, Robert. Image figée dans un passé inaccessible, soudain s'animant, faisant crier le passé simple, le temps de l'action : « Il se leva. La locomotive grogna et chuinta. » Le cliché se meut dans un vacarme insoupçonné, ressuscitant des personnages terriblement incarnés.

 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page | Envoyer à un ami