Vies cachées

Avec Les Chiens errants, Tsai Ming-liang tourne un chef-d'oeuvre atmosphérique, sensoriel et radical. Éloge de l'invisible.
Par Damien Aubel

chiens errants

Tsai Ming-liang n'a rien à dire au début des Chiens errants – mais il en révèle beaucoup. À l'instar de l'ouverture. Une femme, assise sur le rebord d'un matelas, se brosse méthodiquement, longuement les cheveux. Endormis côte à côte sur la couche, sous une couette grise, deux enfants. C'est moins une scène, ou alors au sens architectural, théâtral, qu'un cube, clos par un mur sur lequel serpentent d'étranges filaments blancs. Un cube, une boîte, où le spectateur est convié à plonger longuement son regard. Qui sert de capteur, ou de piège, à Tsai Ming-liang, qui lui permet d'isoler ce qui passe inaperçu dans le courant de la vie : les allers-retours du mouvement machinal, quotidien de la main de la femme, avec sa brosse. Et le rythme lent, lourd, de la respiration des dormeurs, qui domine la bande-son. Telle est la matière des Chiens errants : l'infraordinaire, pour parler comme Perec, les manifestations élémentaires de l'existence. Bref, tout ce qu'on ne remarque pas, tout ce qui est condamné à l'oubli par son insignifiance apparente, occulté à force d'habitude. Se coiffer, respirer, mais aussi pisser, manger... Avec tout ce que ça peut avoir de primitif, voire de grossièrement animal, comme ce gros plan, à la durée elle aussi dilatée, sur Lee Kang-sheng, le vieux complice de Tsai Ming-liang, mordant, mastiquant un morceau de poulet.

Lee Kang-sheng, justement. Il prête ses traits familiers à un personnage anonyme, à tous les sens du terme. Les Chiens errants est l'histoire trouée, brumeuse (personnages spectraux, ligne narrative floue) d'une de ces formes de vie élémentaire, invisibles, qui peuplent les grandes villes. Homme-sandwich réduit au rang de piquet humain (son job consiste à brandir une pancarte où s'étale de la pub pour des apparts de luxe), il occupe l'un des derniers barreaux de l'échelle sociale des êtres. Drapé dans une pèlerine jaune translucide qui gomme les contours de son corps, l'ensevelit comme un linceul, il s'agrippe à sa pancarte, tandis que le flot des voitures, à Taipei, circule comme un flux indifférent. Mais Tsai Ming-liang lui offre le plus beau cadeau qu'un cinéaste puisse faire : il lui donne une présence. Le fait exister, lui, ce rebut du « peuple de l'abîme », pour reprendre un titre fameux de Jack London. En fixant longuement son visage dans l'objectif de la caméra, en gros plan, alors qu'il remplit ses fonctions absurdes, dégradantes, de panneau publicitaire vivant. Il grelotte, il a les yeux rougis, mais il est bien là, irréfutable. Ce poids d'existence, Tsai Ming-liang l'accorde tout autant aux deux enfants de l'homme, une gamine et son frère, qu'il les suive alors qu'ils déambulent dans un supermarché noyé dans les couleurs criardes, artificielles, des marchandises amoncelées, ou qu'ils confectionnent à l'aide d'un chou une drôle de poupée.

Si le personnage de Lee Kang-sheng trouve un peu de répit dans les herbes hautes d'un terrain vague, si la nature n'est jamais loin (des arbres aux branches enchevêtrées, une rivière), c'est d'abord la ville, véritable rêve éveillé, halluciné, qui frappe. Un paysage urbain décrépit. Des ruines modernes, vastes salles de béton désertées, éventrées, jonchées de gravats, magnifiquement filmées de nuit, dans des images mangées d'ombre, au grain rugueux, comme en voie de dissolution. Là encore, il s'agit de montrer des vies invisibles. Des vies ignorées, reléguées aux marges. Ces chiens errants, par exemple, qu'une femme en veste bleue, son sac plastique rose féeriquement éclairé par sa lampe torche, vient nourrir au milieu des ruines. Même ces dernières paraissent vivantes. La femme (la même ou une autre : Tsai Ming-liang change deux fois d'actrice en cours de route...) recueille l'homme et les deux enfants. Étrange famille recomposée, qui vit dans un décor décomposé, celui d'un immeuble à l'abandon. Un soir, la gamine raconte une histoire à la femme. Mais on ne l'écoute guère : Tsai Ming-liang ne les filme pas, sa caméra caresse un mur écaillé, rongé par une lèpre de craquelures et de boursouflures. Ce n'est plus un mur, c'est un épiderme desquamé. Car « la maison est malade », explique la femme à la petite fille. Autre vie invisible, ignorée, celle de la matière inanimée.

Tsai Ming-liang est un cinéaste de l'élément liquide. Pisser, pleuvoir, pleurer : ça ruisselle toujours chez lui, comme si toute chose était prise dans un courant liquide. Mais le flux principal, celui qui baigne et relie tout, hommes et choses, êtres et objets, c'est celui de la vie. Le grand maître de la lenteur au cinéma est peut-être celui chez qui celle-ci bat le plus fort.

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