Un autre homme

Un Français, deuxième film de Diastème, défraie la chronique, affole les esprits...Dommage : tout ce tumulte masque un film plutôt intelligent.
Par Sidy Sakho

Un Français, deuxième film de Diastème, défraie la chronique, affole les esprits...Dommage : tout ce tumulte masque un film plutôt intelligent.

 

Voici un film moins schématique que redouté. Un Français suit sur 1h40 la trace de son personnage titre, Marco (Alban Lenoir), de ses travers de jeune skinhead du milieu des années 80 à sa rédemption actée en 2013, à l'heure de la Manif pour tous. Comment un corps passe de l'hypertension à la détente ? Tel est le passionnant enjeu esthétique d'un film d'une cohérence de mise en scène peu discutable.

 

Premières minutes : en pleine rue, quatre garçons au crâne rasé, la vingtaine, bastonnent avec jouissance des mecs dont les gueules ne leur reviennent pas. Ils s'incrustent ensuite dans un bar tabac, où ils ciblent vite d'autres victimes, des « Arabes », qu'ils somment sous la menace d'un hachoir de chanter « La Marseillaise ». La caméra de Diastème prend le moins de distance possible avec ces actes, la violence de Marco et ses amis Braguette (Samuel Jouy), Grand-Guy (Paul Hamy) et Marvin (Olivier Chenille) étant exposée crûment, à dessein sans doute de matérialiser au maximum l'esprit guerrier des personnages. Une bonne demi-heure durant, Un Français fera donc corps, sur le terrain, avec le quotidien étouffant de ces skinheads, entre collage d'affiches, bastons sanglantes avec les ennemis punks et autres arrestations.

 

Mais on comprend bien, à partir du moment où un corps, un personnage se distingue, qu'une sortie de route est promise. Marco n'est pas moins féroce que ses camarades, qui en plus d'être des frères d'armes, sont avant tout des copains d'enfance. Loin s'en faut. Mais il est notable que le plan se veut plus attentif à ses variations d'humeur. Si l'on comprend que ceci n'est qu'une étape de sa vie d'homme, c'est parce qu'il ne fait aucun doute que c'est sa place dans ces situations qui intéresse le cinéaste. C'est à la condition, sinon de l'adopter, tout du moins de rester curieux de ses prochains actes que le pari du film est tenable.

 

Partant donc des années 80, le film parcourt vingt-huit ans d'histoire française par le prisme de la mentalité d'un homme. L'extrême droite, de sa face présentable (la politique, l'engagement au FN de Braguette, désormais inapte au combat) aux faits-divers dont sont responsables ses adhérents les plus marginaux (le meurtre de Brahim Bouaram lors du défilé du 1er mai 1995) est certes le grand « sujet » d'Un Français. Mais seul le positionnement de Marco face aux discours du parti et aux limites d'une idéologie qui le dépasse (chanter la Marseillaise pour célébrer un crime raciste ? Sérieux?) motive la caméra.

 

La démonstration de cette rédemption annoncée serait cependant bien faible si Diastème ne privilégiait, dans la deuxième partie, la soustraction au cumul des signes. Les indices confirmant le virage du personnage ne sont pas un quelconque discours pacifiste ni même les accolades faites à quelques Noirs en Guadeloupe, pour célébrer, hymne à l'appui (leitmotiv du film que les raisons de la chanter, cette « Marseillaise »), la victoire des Bleus en 98.

 

On remarque juste, pendant que défilent à la télé des images de Julien Clerc, des infos de 95, de la finale France-Brésil et des manifs de 2013 que les cheveux et la barbe de Marco poussent. Ce sont les autres, à la rigueur, qui parlent pour lui : un médecin l'informe que ses tatouages de jeunesse peuvent être effacés au laser, une avocate le félicite pour ses efforts d'insertion, Grand-Guy, en prison, minimise la portée de ses actes passés, un collègue de travail d'origine arabe le remercie pour son coup de main...

 

La subtilité et la force de frappe du film tiennent au choix de filmer tout du long ce Français de la même manière. Même si l'on devine à l'usure qu'il a « changé », qu'il n'est plus tout à fait le même homme, etc, subsiste jusqu'au bout la crainte qu'une contrariété ne fasse ressortir la bête. La faute au jeu impeccable d'Alban Lenoir, qui passe de la furie des premières scènes à la contenance des dernières sans que l'on ne doute jamais qu'il campe deux état d'un même corps.

 

La faute surtout à la place qu'accorde Diastème à son attachement aux copains d'hier. Lorsqu'il rend visite à Marvin mourant, dans sa chambre d'hôpital, ou à Grand-Guy, en prison depuis quinze ans, lorsqu'au nom de leur amitié il demande à Braguette, avant que celui-ci ne le cogne, de ne pas faire d'histoire auprès de SDF à qui il sert la soupe, il ne blague pas. Même si sa sortie fait du bruit pour cette seule raison, Un Français n'est pas exclusivement un film « anti-FN » ou extrême droite. Devant nous se déplie surtout la petite histoire d'une variation sociale et psychologique, soutenue d'une mise en scène progressivement dialectique.

 

Ou comment des hommes qui constituaient une entité, des personnages qui partageaient presque chaque plan, en arrivent à se tourner le dos. Rien de moins simple pour Marco, au vu de ce(ux) qu'ils étaient en 85, que de faire face à Braguette en 2013, en champ-contrechamp. La jeunesse, quelle qu'elle fut, n'est à ce moment plus qu'un souvenir.

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