Tous étrangers, tous étranges

Avec Eastern Boys, Robin Campillo signe un film à géométrie variable où il est question de couple, de politique, d'espace.
Par François Bégaudeau

eastern boysCommencer par la deuxième séquence. Celle qui, étirée sur vingt minutes et étirable sur une heure, justifie à elle seule le film. Daniel, quinquagénaire, accueille dans son appartement de Bagnolet un certain Marek, repéré la veille aux abords de la gare du Nord parmi une bande de jeunes gens que la trouble expertise du spectateur, il est vrai bien aidé par le titre, a identifié comme originaires d'Europe de l'Est. Jusqu'ici, tout va bien, même si c'est sur l'insistance de Marek que Daniel a accepté que le rendez-vous ait lieu chez lui. Mais voilà qu'on sonne à nouveau, que Marek fait jouer l'interphone, qu'aussitôt sa troupe de potes investit le salon, la cuisine, la chambre, allume la télé, ouvre le frigo, sort des bouteilles. Prend, littéralement, possession de l'appartement et de tout ce qui s'y trouve. C'est un piège. C'est un cauchemar. Un cauchemar éveillé, malicieusement façonné par l'auteur à la synthèse des phobies majoritaires de l'époque. 

Or ça ne va pas se passer comme ça devrait. Ça ne va pas se passer comme certains codes inconscients l'imposent, cognant l'imagination cinématographique contre un plafond de verre. Ça va partir dans autre chose. Dans quoi ? Autre chose. Qu'on se le dise, nous sommes chez Robin Campillo. Un autre, tant d'autres s'en seraient tenus à la simplicité biblique d'une agression pour, dans un second temps, et porté par un humanisme bon teint, concilier ce qui a d'abord semblé inconciliable, rejouant la ritournelle binaire du dépassement des a priori dans un élan universaliste : 1, nous sommes si différents ; 2, au fond, nous sommes tous pareils. Campillo ne saurait s'en tenir à une dramaturgie morale si sommaire. Ne saurait s'arrêter là. Pire qu'une idée arrêtée ? Une image arrêtée. Une scène expédiée en quatre ou cinq plans illustratifs de la ligne de scénario « la bande pille et s'en va, Daniel est catastrophé ». Dans Eastern Boys, ça dure, et fatalement il se passe davantage. Cambriolage il y a, mais aussi des rires, de l'alcool, de la techno dans les enceintes, des corps impénitents qui se trémoussent. Le pillage vire festif, la colère sidérée de Daniel vire consentement, désarmé par tant d'aplomb dans le délit, tant de bonne humeur, et maintenant il entre dans la danse, se dandine parmi ses agresseurs, absent à lui-même, apaisé, béat. Soudain tout semble fluide. Le cauchemar a tourné rêve. La pire des déconvenues est peut-être une grâce.

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