SOCRATE À PARIS

Paul Verhoven se fait chabrolien avec son dernier film, Elle, en démasquant les faux-semblants de la bourgeoisie parisienne.
Par Frédéric Mercier

elle

Oh, le revoilà ! En France, après des années d'absence, dix ans si l'on pense à Black Book, et si l'on évite de trop s'appesantir sur Tricked, film sorti en 2012 directement en dvd. Verhoeven, le corrosif, le cinéaste qui a su, mieux que quiconque, pratiquer l'art de la contrebande à l'intérieur de Hollywood dans les années 90. En adaptant Oh de Philippe Djian, Verhoeven s'immisce dans le cinéma français sinon parisien. Celui des petits conflits d'égo, des familles bourgeoises et des faits divers scabreux. Verhoeven, fidèle à lui-même, fait exploser ces schémas avec un humour plus ravageur que jamais et un sens graphique inespéré en ces terres grises. Un exemple ? Dans le roman de Djian, son héroïne narratrice, Michèle est productrice de cinéma. Chez Verhoeven, elle travaille dans l'industrie du jeu vidéo. Soudain, à l'écran, dans ce film entre pavillons chics et appartements bourgeois, surgissent des créatures monstrueuses baisant sauvagement. Verhoeven n'a jamais eu peur d'être frontal. En quelques images, c'est tout un état du monde, de son rapport de l'économie au sexe et au sang (qu'on lui a si bêtement reproché) qui s'affiche sous nos yeux. Il ne s'agit pas tant de critiquer que de faire exploser un cinéma trop sage. Autre exemple. Michèle a été violée dans sa maison par un homme masqué. Chaque jour, elle reçoit des messages sous différentes formes de son agresseur (taches de sperme sur le lit, SMS). Elle demande donc à l'un de ses employés de fouiner dans les mails de ses collègues pour déceler son identité. Le gamin pense l'avoir retrouvé. L'un d'entre eux mate sur des sites porno des vidéos de crushing. Nouvelle pratique qui consisterait à voir de très voluptueuses bimbos écraser des insectes. Comme le dit Michèle « c'est tordu mais ça ne fait pas de lui un coupable ! ». Verhoeven pourfend avec grotesque ses censeurs, tourne en dérision les procès d'intention. Le film ratisse large : les bigots, les douairières, les idiots de tous bords, les artistes du dimanche, les amoureux transis. Verhoeven se promène en France et tire à boulets rouges avec un sens de la méchante caricature qu'on n'avait pas vu depuis Chabrol. Il use pour cela de deux armes très acérées. D'abord un sens narratif génial qui déjà faisait le prix de ses meilleurs films, de La Chair et le Sang à Starship Troopers et Black Book. Le récit file à toute allure mais sans jamais négliger les rebondissements et surtout les petites digressions qui sont autant de détails qui donnent plus de sel à son fiel contre les hypocrites. Verhoeven débusque les Tartuffe et règle au passage ses comptes avec ses contempteurs, tous ces puritains qui ont toujours fait semblant de ne pas vouloir le comprendre. Enfin, Isabelle Huppert qui, au diapason de son réalisateur, réussit mieux que quiconque à jouer les Socrate, à faire accoucher d'une parole sincère, la faune médiocre qui l'entoure. Retenons Verhoeven en France, on en a bien besoin.

 

 

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