Rencontre avec Jean-Paul Civeyrac, qui signe le magnifique Mes Provinciales.

« Les jeunes qui portent la flamme sont toujours là »
Par Jean-Christophe Ferrari

civeyracMes Provinciales magnifie l'incandescence du jeune âge. C'est d'autant plus saisissant et bienvenu que l'heure est plutôt au constat consterné : la jeunesse d'aujourd'hui serait hagarde, hyper-connectée au point d'être déssaisie de toute épaisseur historique, etc...

En tant qu'enseignant, j'observe des jeunes gens depuis longtemps et je n'ai pas noté de déclin particulier. En ce moment même, à Paris 8, des étudiants se mobilisent pour accueillir des exilés. La jeunesse est loin d'être amorphe : le film ne la flatte pas mais rend compte de sa capacité à croire en ce qu'elle fait. Il est vrai, toutefois, que l'Histoire a connu un moment un peu veule : les années quatre-vingt, quatre-vingt-dix. Epoque ou l'esprit de révolte a été complètement récupéré, où le renoncement s'est généralisé, où l'argent est devenu la valeur dominante, où Berlusconi est arrivé en France (à travers la création de France 5). François Cusset l'a très bien décrit dans La Décennie : le grand cauchemar des années 80. Je crois qu'on est sorti de ce moment : ce qui se passe dans les ZAD aujourd'hui n'aurait pas été possible dans les années quatre-vingt. A force d'observer un monde dévasté, les consciences se sont réveillées. Ce moment veule, c'est aussi le moment où le cinéma est passé dans les ordinateurs et a été consommé sur Internet. Mais j'ai constaté, depuis cinq ou six ans, que les jeunes sont mécontents d'eux-mêmes. Ils ont l'impression qu'on leur a bousillé l'expérience sensible des films, à savoir la possibilité de se séparer du monde pour vivre une expérience esthétique. En tous cas, les jeunes qui portent la flamme sont toujours là. 

On a tout de même le sentiment que le film crée un territoire commun entre vous et eux, un lieu presque utopique.

Oui. J'ai un film de chevet : Les Enfants terribles de Cocteau, un film de chambre où les êtres se retrouvent pour échanger des trésors. J'ai moi aussi voulu créer une chambre : un endroit où circulent les secrets. Pour former une communauté, il faut se passer des noms, des talismans, des objets magiques (comme les livres) qui permettent de vivre et de créer. Alors que sur les réseaux sociaux, il faut être majoritaire en accumulant les like, il s'agit ici d'une expérience de la minorité : on se retrouve pour faire bloc, comme dans Les Renards pâles de Yannick Haenel. Il est nécessaire de trouver des amis. 

L'amitié est effectivement au coeur de beaucoup de vos films et de vos préoccupations. Un peu comme elle pouvait l'être pour des penseurs aussi différents que Cicéron, Montaigne ou Blanchot. C'est précieux car nous ne sommes pas à une époque qui pense vraiment l'amitié ou qui en fait l'éloge.

Oui. C'est à partir de 2008, quand j'ai réalisé Malika s'est envolée, que j'ai eu envie de filmer l'amitié. Et j'ai remarqué que cela a touché beaucoup de gens. J'y suis d'autant plus sensible que j'ai vécu des amitiés extrêmement fortes et des ruptures amicales particulièrement douloureuses. L'amitié est un sujet aussi brûlant que l'amour. Elle peut être aussi galvanisante et destructrice que le sentiment amoureux. Dans Mes Provinciales, l'amitié a plusieurs facettes. Notamment, l'amitié entre hommes et femmes (qui est possible malgré ce qu'en pense la majorité). Il faut ajouter que j'ai écrit ce film après avoir découvert La Porte d'Ilitch de Marlen Khoutsiev qui raconte une grande d'histoire d'amitié. C'est un film qu'il faut voir, ne serait-ce que parce qu'on y aperçoit le jeune Tarkovski, qui y fait de la figuration, danser le rock...

Il y a aussi des ruptures subies, liées au suicide. Ce n'est pas la première fois qu'un personnage se donne la mort par défénestration dans votre cinéma... D'ailleurs la fin du film conjugue ouverture sur le monde et retrait mélancolique...

Oui, à la fin, Etienne vient de revoir Annabelle dans un café. Ils évoquent Mathias. Etienne est à la croisée des chemins : il est face à un choix qu'il n'a pas encore fait. Il relit alors un passage de Pasolini dans l'exemplaire que lui a offert Mathias. Le passé revient... D'autant qu'on entend, dans sa version orchestrale cette fois, une musique qu'on avait auparavant écoutée jouée au piano. Il est certain que lorsqu'on cherche l'intensité – dans l'amour ou la création - on frôle des zones où cette intensité peut se retourner en négatif. Quand j'étudiais à la Femis, un étudiant en montage s'est suicidé : il avait fait la liste des livres qu'il voulait donner, comme Mathias dans le film...

Alors que les deux jeunes hommes se promènent nuitamment sur les quais de la Seine, Mathias fait remarquer à Etienne que le cinéma doit restituer le sentiment du monde. A un autre moment, Mathias insiste sur l'idée que le cinéma, en émettant une parole digne, nous permet d'être au monde. 

Oui, la fonction de l'art est de nous ramener au monde. L'idée de la parole digne m'est venue des entretiens sur la poésie publiés par un éditeur et poète remarquable, Jean-Paul Michel. J'attends en effet du cinéma qu'il nous fasse mieux habiter le monde. Parce que personne, au fond, n'est complètement au monde. Quand cela arrive dans un film, cela donne des moments de plénitude intense. Des épiphanies. Je dresse une liste de celles qui ont été importantes pour moi dans mon livre Rose pourquoi (P.O.L 2017). Avant même d'être un art de l'imaginaire, le cinéma permet cela. 

Justement, on voit dans le film l'un des extraits que vous citez dans Rose pourquoi : la séquence des livres qui sèchent dans Sayat Nova de Paradjanov. De manière générale, on a l'impression que le film a un tropisme caucasien, russe.

J'aimais qu'Annabelle soit sensible à Sayat Nova alors même qu'elle a défendu des théories qui semblent indiquer l'inverse devant Mathias et qu'on s'attendrait plutôt à ce qu'elle aime des fictions de gauche. Cela approfondissait et nuançait son personnage. Oui, le film a un tropisme russe : les références à Barnet, Khoutsiev, Tarkovski, la présence d'une affiche dans l'appartement de Paul Rossi, le professeur. Ma cinéphilie a été d'abord non-américaine. Sans doute, involontairement, le film témoigne de cela. 

Mes Provinciales est aussi un film sur la vocation.

C'est à travers sa vocation que le personnage se définit intégralement. Venant moi aussi de province, j'ai vécu l'arrivée à Paris comme le moment et le lieu où on passe du rêve au réel. C'est un moment où on ne peut plus reculer, où l'on doit passer à l'épreuve. Les années Femis furent pour moi des années douloureuses. Il est important de signaler à cet égard qu'il y a très peu de films qui s'intéressent aux étudiants en cinéma alors qu'il en existe sur les étudiants en lettre, en musique, etc. Il s'agit d'une population peu fréquentée par le cinéma. Contrairement à ce qu'on pense quand on évoque « le cinéma d'auteur », c'est très dur de dire : « je vois les choses comme cela, j'ai envie de dire les choses ainsi ». Il est très difficile de dire « je ». Pas seulement socialement, pas seulement économiquement, mais subjectivement. Roland Barthes écrivait qu'il est important que, à un moment donné, quelqu'un cautionne votre travail. Il est compliqué d'être à la hauteur de son « je ». Certains personnages paraissent un peu arrogants au début du film, puis on observe une décrue.

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