Quinte Flush Royale

Aaron Sorkin transforme l'essai pour Le Grand Jeu, sa première réalisation, où il sublime Jessica Chastain dans le rôle d'une organisatrice de tournois de poker clandestins
Par Nathalie Dassa

grand jeuAaron Sorkin est un grand scénariste. Aujourd'hui, il se révèle potentiellement un grand réalisateur. Après les séries À la Maison Blanche et The Newsroom dont il est le créateur, et les scénarios de The Social Network, Le Stratège ou encore Steve Jobs, ce multi-récompensé marque ses débuts derrière la caméra. Le Grand Jeu rassemble ses thématiques récurrentes. Il s'agit de pouvoir, de succès, d'avidité, de jeu d'adresse. Une oeuvre éloquente qui prend sa source dans les mémoires de Molly Bloom, parus chez HarperCollins en 2014 sous le long titre Molly's Game : From Hollywood's Elite to Wall Street's Billionaire Boys Club, My High-Stakes Adventure in the World of Underground Poker. L'ouverture nous plonge d'emblée dans le vif du sujet. Tout s'enchaîne à un rythme effréné, avec en voix-off Jessica Chastain narrant l'histoire de cette ancienne skieuse de classe olympique qui, après un accident sur les pistes, a pris un tout autre chemin de carrière. D'abord dirigée par un patron méprisant, elle met à profit, seule, ses compétences entrepreneuriales en organisant des tournois de poker clandestins durant huit ans. À sa table se sont côtoyés milliardaires, stars hollywoodiennes, traders, mafieux russes. On dit que Leonardo DiCaprio, Ben Affleck et Tobey Maguire ont fait partie de ces fameuses tables secrètes. La structure narrative de Sorkin se scinde alors en deux grandes parties qui s'entremêlent. La première suit ses entretiens avec son avocat, incarné par un imposant Idris Elba, qui décide de la défendre suite à son arrestation par le FBI en 2013, deux ans après avoir arrêté de jouer. La seconde se concentre sur son ascension et sa chute qu'elle lui raconte dans une série de flashbacks aux couleurs saturées. Sorkin gère habilement le matériau, optimisant son savoir-faire et son style si singulier ; un enchaînement de dialogues bien écrits, réfléchis, rapides. Jessica Chastain est insatiable et pétillante. Sorkin construit un personnage féminin solide, qui évite les poncifs du genre. Une femme qui a conscience de son pouvoir sur ces hommes puissants, assimile les ficelles du métier et utilise son intelligence pour ériger son affaire. Il n'y avait rien d'évident pour l'actrice de 40 ans qui porte ici constamment des tenues près du corps et des décolletés plongeants. Face à elle, la gent masculine tient la distance : de Michael Cera en star de ciné qui « n'aime pas jouer au poker mais aime détruire des vies » à Chris O'Dowd en alcoolique irlandais qui bavasse en démarrant ses phrases « comme des titres de polar ». La place du père psychologue est aussi d'importance, agréablement occupée par Kevin Costner, surtout au moment où il donne les réponses à sa fille en une séance de thérapie accélérée. Si tout ne fonctionne pas à la perfection, Aaron Sorkin a ici une main de départ gagnante, ne bluffe pas et sort effectivement le grand jeu.

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