Parasomnie

Avec Réalité, Quentin Dupieux signe un guide pervers des égarés.
Par Frédéric Mercier

realiteDes entrailles d'une bête jetées dans une poubelle à ordures, une petite fille voit tomber au ralenti une VHS bleue. Personne, à part elle, ne l'a vue. Cette cassette, se dit-on dès les premières images, serait le coeur secret de Réalité, le nouveau film virtuose de Quentin Dupieux. Impossible de savoir à la fin d'une projection qui laisse groggy ce qu'il en est : cette cassette est une clé – une donnée – parmi tant d'autres dans un monde rempli de clés et où les portes se multiplient et s'ouvrent toujours sur d'autres. Le cinéaste de Rubber a toujours aimé faire trembler et dérègler la normalité avec un humour nonsensique parfois poussé aux extrêmes, jusqu'à des points limites. Ici, il ne s'agit plus seulement de gripper la belle machine sociale ou les scènes attendues, conventionnelles de cinéma (la cassette fait songer au Vidéodrome de Cronenberg), mais de les faire exploser dans tous les coins, dans tous les sens et tenter coûte que coûte de les recoller, même si c'est n'importe comment. Seul motif narratif auquel se raccorder (en vain), les déboires et les angoisses d'un caméraman placide (Alain Chabat) qui souhaite réaliser un film d'horreur sur des télés vengeresses qui feraient exploser le crâne des spectateurs. Pressé par un producteur zélé et enthousiaste (Jonathan Lambert), le futur réalisateur a deux jours pour trouver le cri adéquat, le meilleur cri de l'histoire du cinéma qui lui permettra de remporter un Oscar. L'angoisse, l'affolement, la crainte d'échouer – bref le trac – sont notre unique câble de raccordement pour tenter de comprendre ce qui se passe dans Réalité, sorte de télé câblée qui s'affolerait comme dans un zapping ininterrompu. Cette angoisse existentielle est la seule explication rationnelle pour réussir à accepter de se laisser égarer dans un labyrinthe à multiples dimensions, en perpétuel mouvement et qui va s'accélérant, au diapason de la petite boucle répétitive d'un court passage d'un morceau de Philip Glass. Très vite donc, les scènes commencent à s'entremêler, s'emboîter, les personnages censés végéter dans des dimensions autres se répondent, se croisent, reproduisent les gestes d'autres, répètent leurs répliques. Quand les scènes ne se superposent pas, elles riment entre elles, reliées par des motifs (la cassette donc), des formes passagères qui aussitôt se dérobent, reviennent, disparaissent. Exemple parmi tant d'autres de ce chaos : le producteur regarde en projection la petite fille mettre la cassette bleue sur sa télé et voit le personnage du réalisateur en train d'appeler le producteur pour lui dire qu'il vient de voir en salle le film d'horreur qu'il n'a pas encore tourné. Réalité est une expérience éprouvante et jusqu'au-boutiste. Très vite, on a la sensation d'être, comme le dit Chabat, « prisonnier dans un cauchemar ». Il est vrai qu'avec ses différentes strates d'emboîtement, on est face à ce qui au mieux s'apparenterait à une parasomnie, c'est-à-dire à une terreur nocturne dont il serait impossible de s'échapper. Mais pour Dupieux, ce serait encore trop simple : encore faut-il qu'elle soit diurne, illuminée sous le soleil de la Californie. Seule règle ici : il n'y en a pas. Dans le monde chaotique de Dupieux, la réalité nous échapperait. À mesure que le montage s'emballe, sans règles de raccords, on revient une à une sur toutes les scènes d'exposition, mais comme filmées depuis d'autres dimensions secrètes de l'espace-temps. Si bien que Réalité, à mesure qu'il s'affole, se referme comme un piège à la Escher (mais un Escher sans géométrie) diabolique et très angoissant. Ce que semble en fin de compte chercher avec virtuosité le cinéaste, et avec une ambition dantesque, c'est à ouvrir par le biais du cinéma une fenêtre sur une dimension cachée. Creuser les abîmes d'une physique insondable.

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