Paradoxe du Léaud

Où l'on retrouve, dans Le lion est mort ce soir, l'art du cinéma buissonnier de Nobuhiro Suwa. Avec un Jean-Pierre Léaud au diapason.
Par Jean-Christophe Ferrari

lion est mortUn tournage, quelque part dans le sud de la France. L'équipe est rodée, bien en place. Le réalisateur est pro, très pro : barbe de trois jours, ample chevelure poivre et sel, il arbore la mine du réalisateur expérimenté, mélange indéfinissable d'usure et d'assurance satisfaite. Pro, il l'est tellement qu'il ne pète pas un câble lorsque l'actrice principale, au nom d'un obscur « malaise sentimental », refuse de se présenter sur le plateau. Bien plutôt, il prend la seule décision possible : interrompre le tournage. Et, de facto, le film que nous avons commencé de regarder. Cela tombe bien : l'interruption est la matrice du cinéma de Nobuhiro Suwa. Toujours, chez le réalisateur japonais, un événement surgit pour empêcher la narration de se déployer de façon linéaire. Toujours une coupure (inscrite parfois dans le titre du film : M/Other , 2/Duo) déplace et diffère les enjeux du récit. Paradoxalement, ce sont ces brisures qui, comme dans nombre d'oeuvres fondatrices de notre modernité cinématographique (de Psychose à Lost Highway, en passant par New Rose Hotel et Blissfully Yours) permettent que quelque chose survienne vraiment. 

C'est bien ce qui se passe ici car, on s'en doutait, notre réalisateur professionnel allait droit dans le mur. A la question qui taraude son acteur principal, « comment jouer la mort » ?, il ne répond en effet que des banalités : « en douceur, en fermant les yeux, comme si tu t'endormais ». Sans comprendre que faire le mort n'est pas chose aisée. Certes le comédien peut utiliser quelques trucs convenus comme fermer les yeux, se raidir, mais l'esprit ne peut former aucune idée de ce que le corps essaie alors d'incarner. Autant je peux m'imaginer la folie, même si je suis parfaitement sain d'esprit. Autant je peux me représenter le désespoir et l'extase, même si mon existence est terne et mes sentiments fades. Autant je ne peux me figurer la mort. A moins de comprendre qu'elle n'est pas le contraire de la vie. Et qu'il faut, comme le dit Jean, « marcher toute sa vie, la main dans la main avec la mort ». Car « la mort est la rencontre, l'important est de la voir arriver ».

En attendant, voilà notre acteur, traînant son paradoxe du comédien sur la Riviera. 

Décalage

Et, comme souvent, quand une question nous hante, elle se manifeste de drôle de façon. C'est l'apparition du fantôme avec ses épaules blanches, sa frêle silhouette, son teint rose. D'une jeune femme aimée jadis. C'est une bande de gamins chahuteurs qui, s'attaquant eux aussi au problème de la représentation de la mort, emploient leur juvénile ardeur à tourner un film d'horreur artisanal. Le grand art de Suwa tient à l'aisance avec laquelle il passe d'un registre et d'un régime de réalité à l'autre. Sans rien de lourd ni de démonstratif, la mise en scène multiplie les miroirs, joue sur les mots avec la délicieuse inversion entre « jadis » et « désormais », alterne les ambiances, fait se succéder pénombre et couleurs vives, floute la frontière entre le réel et ses reflets. De sorte que réalité et fantastique se complètent jusqu'à s'indifférencier. Et que vieillesse et jeunesse coexistent sans que nous éprouvions la moindre gêne au moment où une fraîche jeune fille étreint un corps fatigué, en sursis. Ou quand un comédien illustre coopère à la fabrication d'un court-métrage avec des mioches tout droit sortis de La Guerre des boutons.

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