Paradis de campagne

Sonnez hautbois, Denis Podalydès est de retour en très grande (et renoirienne) forme avec Comme un avion
Par Frédéric Mercier

Oyez, oyez, bonnes gens, on a retrouvé Bruno Podalydès. Il s'était égaré depuis quelques films et l'on cherchait en vain la fantaisie concrète, de bric et de broc, qui faisait le prix de Dieu seul me voit, meilleure comédie française des années quatre vingt-dix qu'il faut absolument (re)découvrir dans sa version dite « interminable» de six heures. Qu'avait-on perdu en chemin ? De la fantaisie donc, mais peut être plus. Comme un avion nous permet d'y voir plus clair, d'autant qu'il s'agit d'un film baigné de lumière d'été. Une chose demeure certaine : comparés aux premiers, certains de ses films (Liberté-Oléron, Bancs publics, Adieu Berthe) paraissaient ternes et mortifères, comme dévitalisés. On se demandait si Podalydès y croyait encore. Le comique enfantin d'hier avait fait place à une ironie d'autant plus morbide et mesquine qu'elle semblait en pilotage automatique. Comme un avion est à ce titre un film simple et lumineux de bout en bout. Michel, un quinqua passionné d'aviation, s'ennuie dans son travail comme dans son foyer. Il n'a plus l'énergie. Mais un rêve jaillit soudain en une étincelle en découvrant un mot palindrome : kayak. L'incongruité de ce simple mot lui ouvre les portes d'un imaginaire très éloigné de celui de l'aéropostale de son enfance. Profitant de ses RTT, Michel part donc sur son kayak pour traverser les rivières de France et découvre sur son chemin une guinguette comparable à celle de Partie de campagne dont il ne parviendra plus à partir. Chez Podalydès, l'étincelle de fantaisie peut naître avec trois fois rien, comme ici d'un simple mot. Et la fantaisie débouche sur une forme de fantasmagorie du très concret. Un réchaud à gaz acheté au Vieux Campeur revêt l'apparence d'une lampe des Mille et Une Nuits. Une simple planche de bois devient une arme de séduction dans une scène d'amour particulièrement originale qui se déroule dans une camionnette. Dans ses derniers films, Podalydès jugeait de loin ses personnages tentés de se dépêtrer avec le réel. Il riait de leur banalité et de la médiocrité de leur petit rêve. Avec Comme un avion, le regard s'est replacé. On est revenu à leurs côtés : on observe le monde se transformer à travers leurs yeux et on rit de l'incongruité magique du moindre objet, même le plus dérisoire. Une tente se déploie toute seule. De simples Post-it collés sur le corps d'une femme deviennent aussi utiles que les cailloux au Petit Poucet. Une petite guinguette cachée dans la forêt se métamorphose en refuge à ciel ouvert, en abri pour hédonistes à l'écart du monde et de son quotidien morne. À leur tour, les hommes se transfigurent en personnages de contes. Deux canotiers gorgés d'absinthe énoncent chaque soir, au crépuscule, des paroles mystérieuses qui semblent receler quelque secret : « Ah, on a bien fait l'amour ! » Un vieux pêcheur ressemblant à Pierre Arditi recouvre des allures de cerbère gardant jalousement l'entrée secrète de la guinguette. Un vigile de supermarché devient le symbole de la résistance face à un monde paranoïaque. Lucide et nostalgique, Podalydès ne prône pas le repli face au réel dans un refuge imaginaire et cinéphile (ici sous le parrainage de Renoir). Non, par mille détours, il nous montre que l'essentiel réside dans la croyance que l'on veut bien porter sur les êtres et les choses. Témoin la façon dont au début du film, tandis que l'on pense que Comme un avion sera une énième gaudriole ironique d'un rêve avorté, l'épouse de Michel pousse son mari à se jeter à l'eau. Jamais elle ne rit de son désir, jamais elle n'y voit caprice. Au contraire. Tout est contenu dans un plan : Michel porte ses premiers coups de pagaie et s'éloigne de son épouse, restée sur le rivage. De loin, elle l'observe en train de partir. La silhouette longiligne de Sandrine Kiberlain protège Michel, enfin livré à lui-même. Sous la douce bénédiction du regard bienveillant porté par sa déesse (ne dit-il pas à cet instant même : « Cette femme est lumineuse » ?), Michel peut vivre sa quête en paix avec lui-même. Comme jadis dans Dieu seul me voit, Podalydès réussit en douceur à rendre héroïques les velléités de son héros et à transformer sa petite comédie de vacances en épopée enchanteresse.

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