Mises en boîte

Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l'existence, sketches drôles et noirs primés par le Lion d'or à Venise, affirme la subversion nordique de Roy Andersson.
Par Charlotte Garson

pigeon perchéUn homme au visage blanchi observe un pigeon dans une vitrine de musée ; quelle « philosophie » aura suggéré l'animal à ce visiteur blafard que l'on voit s'effondrer peu après dans sa cuisine ? La vitrine – son simulacre de vie, sa transparence et son mystère – s'offre dans le plan inaugural en programme d'un film qui frappe par sa netteté de trait. Chacun des sketches qui composent le film est cadré le plus souvent dans l'angle aigu d'une pièce, et chaque séquence a ainsi des allures de boîte aux bords coupants. Le passage d'Andersson au numérique ne fait qu'amplifier l'acuité de l'image, combinée à une gamme chromatique délibérément réduite. Après un prologue intitulé « Trois rencontres avec la mort », place à la vie. Sauf que « nous les vivants » avons le visage aussi blafard que les autres : le récit a ici pour fil blanc les errances de deux représentants en farces et attrapes, Sam et Jonathan, moins souriants que le masque d'édenté qui est l'un des fleurons de leur stock, moins hilares que leurs boîtes à rire. Du couloir de leur hôtel social aux boutiques vides où ils tentent de collecter leurs maigres dettes, ces Laurel et Hardy nordiques sont les témoins de vies moins palpitantes que vulnérables. « Je suis content de savoir que vous allez bien », entend-on souvent répéter, mais seulement à un interlocuteur lointain, par téléphone : une laborantine prononce par exemple cette phrase tandis que le singe écartelé dans son bureau grimace sous les électrochocs.

Ce n'est pas que l'amour du prochain soit mort, mais il se fait fugace (le geste d'une fille qui vient fumer à la fenêtre avec son amant), ou bien il renvoie au passé (la belle ritournelle de « Lotte la boiteuse », patronne de café qui, en 1943, fait payer les soldats en baisers). Dans le même café, de nos jours, un bidasse se souvient. À moins qu'il ne rêve. Peu importe, il peut se rhabiller et sortir : comme écrirait Beckett, Andersson « a fait l'image », et l'image porte. Mais voici qu'apparaissent bientôt davantage que des souvenirs : des incarnations du passé – le roi suédois Charles XII, symbole de virilité guerrière, a des allures de Petit Prince efféminé qui vient anachroniquement se faire servir dans un bar qu'on croirait tiré des Leningrad Cowboys de Kaurismäki.

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