Mange-moi

Paul Thomas Anderson pose sa caméra dans le monde de la haute couture. Et filme un génie et sa muse. Mais Phantom Thread déjoue brillamment nos attentes
Par François Bégaudeau

phantom threadOù est Paul Thomas Anderson dans Phantom Thread ? Qu'est-ce qui là-dedans porte son empreinte ? Et d'ailleurs qu'est-ce donc que « son empreinte » ?

La grandiloquence, affirment les sceptiques. Alors que depuis vingt ans, PTA s'emploie bien plutôt à faire grincer la grandeur. A la faire dissoner. De cet art de la dissonance participe la bande musicale de Phantom Thread, trop présente pour être honnête, et au fond jamais vraiment ajustée à l'image. Comprendre PTA c'est d'abord tendre l'oreille à cette subtile fausse note en tout.

Mais les yeux suffiront à noter que cette dernière livraison donne encore moins dans l'emphase que les précédentes. D'abord en ceci qu'elle refuse l'orgie costumière qu'autorisait son scénario sur un grand homme dévoué à la haute couture sous les hauts plafonds de la haute société londonienne des années 50. A deux séquences mondaines près, avec bougies et dorures, PTA restreint son décor aux deux lieux assez austères entre lesquels oscille la « routine » (en français dans le texte) de l'artiste artisan : la maison de ville (travail, maniaque), la maison de campagne (repos, dépression). Et l'on verra peu de la ville, peu de la campagne, peu des Alpes lors du bref voyage de noce.

A l'image de la grande scène annoncée de la fête déguisée, vite resserrée sur les deux héros à l'écart de la foule des figurants, PTA resserre le cadre. A gauche : Reynolds Woodcock, génie de la couture. A droite : Alma, son modèle, sa créature, son mannequin, sa bonne, sa femme - « and so and so » comme Reynolds appelle sa soeur (« old so and so », sous-titré « ma vieille tout ça tout ça »). C'est la scénographie patron ; celle qu'intensifieront les deux scènes climax, l'une postée au mitan du film, l'autre à sa toute fin.

Deux scènes, géniales, où l'axe du champ-contrechamp est une ligne de front. Tu veux savoir où se trouve PTA ? Cherche la zone d'affrontement ; le rapport de forces qui charpente le reste. Alma, qui tient tête à Reynolds autant que l'inconnue Vicky Krieps le dispute au monument Day-Lewis, introduit le paradigme dès leur première soirée : « Tu n'es pas aussi fort que tu le dis », souffle-t-elle.

Comme The Master, comme There Will Be Blood, Phantom Thread installe un rapport de forces. Et mute au gré de l'évolution de ce rapport.

Première partie, premier rapport : favorable au grand maître, bien sûr. Il est une célébrité en villégiature bucolique, elle est une serveuse d'auberge. Comme il égrène sa commande de restaurant, la grosse faim de cet « hungry man » dénote et connote un appétit de prédateur. Mais la piste ouverte par ses mines de séducteur concupiscent s'avère fausse. L'art ne lui est pas un prétexte pour satisfaire sa faim de femmes, c'est le contraire : la femme est le moyen de l'art. Chair à couture, comme il y a de la chair à canon. Le génie a besoin de corps féminins pour concevoir ses collections. Et les jette quand elles ne servent plus. Jette Johanna qui habite avec lui au début du film ; jettera sûrement Alma qui, assise à la place de Johanna au déjeuner, perturbe pareillement sa concentration. Alma est, comme toutes les autres, vouée à quitter les lieux, une robe en prime. La robe est le début et la fin - « cette robe justifie tout ce que nous avons traversé », lui murmure une cliente probablement passée dans ses bras puis à la trappe. Dans master il fallait entendre monster, car en tout maître se niche un monstre.

Ogre

Alors une question insiste, comme devant tout cas d'aliénation, ou devant les actrices objectalisées par l'industrie du cinéma qui, actualité oblige, s'évoquent devant Phantom Thread : comment supportent-elles ce traitement ? Alma le répète dans la grande scène centrale : « pourquoi je reste ici ? qu'est-ce que je fais ici ? » Mais elle-même a, dès l'ouverture, fourni la réponse et condensé les termes du deal : « il a réalisé tous mes rêves ; je m'offre à lui entièrement ». Et plus tard : « dans les robes je me sens belle ». L'arrangement est donc le suivant : toi le dieu sur terre tu rattrapes mes imperfections (« tu n'as pas de poitrine, et c'est moi qui déciderai si tu en as ou non »), et moi j'accepte les infidélités que tu me fais chaque jour avec ta maîtresse la couture.

[...] 

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