Lonesome cow-boy

Hubert Charuel plante son polar dans le monde agricole. Et y fait pousser une fleur vénéneuse, ce très réussi Petit paysan.
Par Frédéric Mercier

petit paysanCe fut l'événement de la Semaine de la critique à Cannes. Et pour cause : nous n'avions pas vu film noir aussi poisseux en France depuis longtemps. Malgré son titre qui évoque la trilogie « paysanne » de Raymond Depardon, il s'agit moins d'un film documentaire à proprement parler sur l'agriculture qu'un thriller psychologique situé dans le monde paysan. Le film suit jusqu'au bout la logique infernale de son personnage principal : pour empêcher les autorités d'abattre son troupeau s'ils venaient à découvrir qu'une de ses vaches était touchée par une maladie contagieuse, un jeune paysan assassine la bête malade puis, découvrant que toutes les autres sont aussi infectées, se met à les tuer, une par une. Par son aveuglement buté, guidé par une obsession meurtrière, le personnage, magnifiquement interprété par Swann Arlaud, évoque les grandes figures suicidaires et paranoïaques du film noir, à commencer par celle de Richard Widmark dans Les Forbans de la nuit de Jules Dassin. Issu lui-même du monde agricole, Hubert Charuel dont c'est le premier film, a choisi de camper son action sur les terres champenoises de sa propre exploitation familiale. Comme tout bon film noir, Petit paysan est d'abord la description précise d'un milieu social. Ici, la représentation de la paysannerie échappe à l'image d'Epinal : le père est un bon bourgeois affublé d'un polo de marque. La mère est une femme vampire (idée géniale du casting d'avoir choisi la trop rare Isabelle Candelier) et secrète. Quant aux autres paysans, Charuel en fait une meute étouffante de vieux amis d'enfance à la bienveillance insupportable. Très vite, ce monde familier au héros devient l'une des possibles causes de sa folie : un univers condamné d'avance par les politiques sanitaires et économiques, univers clos et anxiogène dont le « petit paysan » ne parvient pas à se débarrasser comme s'il s'agissait de parasites. A mesure qu'il se sent pris au piège des autres et qu'il s'enfonce dans sa propre logique absurde, la peinture sociale, très informée, se transforme en film mental. Le film, d'abord réaliste, attentif aux gestes quotidiens du travail de traite et d'élevage prend des allures fantasmagoriques. Sublime séquence quand le héros pénètre dans une gigantesque exploitation dont il compte voler une bête pour la remplacer par l'une de celles qu'il a déjà brûlées. Les plans s'élargissent, les couleurs deviennent orangées et la ferme prend des allures de décor de science-fiction. Le film vire même au surréalisme quand il partage un peu de son intimité avec l'une de ses vaches comme dans un des segments de L'Âge d'Or de Buñuel. Dans le récit de cette course perdue d'avance, c'est surtout la logique du travail agricole qui semble intéresser le cinéaste : celle d'un monde où le labeur est effectué dans l'épuisement, pour rien et jusqu'à la folie. Dans la lignée du Grave de Julia Ducournau de cet hiver, Charuel appartient à une nouvelle génération de cinéastes issus de la FEMIS, qui ont choisi de bousculer les codes du cinéma de genre pour repeindre à neuf nos représentations traditionnelles du monde.

 

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