Les clowns et l'apocalypse

Et si le cinéma pouvait apaiser les blessures à vif d'un pays ? C'est en tout cas le postulat du beau film de l'allemande Doris Dörrie, Fukushima mon amour
Par Ilan Malka

fukushimaCet étonnant long-métrage s'ouvre sur une suite de séquences magnifiques. Marie, jeune comédienne allemande, décide de s'envoler pour Fukushima. Elle espère échapper à ses questionnements intérieurs en allant divertir, avec des spectacles de clowns, les gens qu'elle envisage dans sa tête comme « ceux qui souffrent ».

Doris Dörrie nous fait explorer cette ville japonaise rendue si tragiquement célèbre lorsqu'un séisme, un tsunami et un accident nucléaire majeur l'ont frappée en 2011. Sa caméra rend à Fukushima son identité. Il ne s'agit plus d'un gros titre de presse, mais d'un lieu, qui a sa respiration, son atmosphère, son étrangeté, sa personnalité particulières. Ce n'est plus seulement une cicatrice béante, mais un endroit cinématographique. Sa mélancolie se prête à un noir et blanc contemplatif qui évoque les premiers Jarmusch. Sa douleur sourde mais pudique engendre une pesanteur burlesque qui rappelle aussi les films d'Elia Suleiman.

Le film réhabilite aussi au passage la figure du clown. Peut-on, par le mime, la comédie du corps en général, réussir à trouver une pureté permettant d'habiter et illuminer un espace de douleur ? Cette question,au coeur du septième art depuis ses débuts est ici dignement traitée.

Le film se retranche ensuite dans la maison de Satomi, une geisha qui souhaite fuir les autres habitants de la ville. Elle décide de rester chez elle avec ses souvenirs, et sa culpabilité de n'avoir pas su aider les siens. Se refusant à la laisser dépérir seule, Marie s'installe également dans la maison. Fukushima mon amour  interroge alors la communication qui peut s'établir entre ces deux femmes aux vécus si différents, mais qui portent chacune des blessures. Le récit peut sembler plus mécanique, l'apprentissage mutuel plus prévisible. L'émotion apparaît parfois comme en retenue. La grâce de la mise en scène est néanmoins toujours présente, particulièrement dans le rapport installé entre les personnages et les lieux ou choses du quotidien. Le deuil s'incarne dans ce foyer dévasté devenu un antre de fantômes, privé de l'énergie qui l'a autrefois habité. Il n'est guère besoin de nombreux plans pour rappeler la tragédie, les photos de famille recouvertes de boue en disent ce qu'il faut, ni plus ni moins. L'arbre situé dans le jardin est la place du recueillement... ou de la tentative de suicide. Quant à la possibilité d'avancer, elle est entre autres symbolisée par des objets rituels livrés aux esprits des morts pour les apaiser, comme un scooter poussiéreux que l'on répare pour s'échapper temporairement d'un passé dont les radiations contaminent sans cesse le présent.

 

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