Le peuple de mes rêves

Avec Moi, Daniel Blake, Ken Loach a empoché la Palme d'or de 2016. Mais le film manque son sujet...
Par François Bégaudeau

ken loachLes transhumains qui dans cinquante ans voudront se représenter ce que fut le prolétariat anglais des années 60 à 2010 trouveront dans le travail de Ken Loach une archive inestimable. Qui, parmi les cinéastes français pourrait souffrir le même usage ? Même les plus à gauche d'entre eux (Guiraudie, RAZ, Campillo, Brisseau, Klotz) ne font pas dans la cartographie sociale. Ils font souvent mieux, et parfois plus profondément marxiste, mais ils ne font pas ça. Et un film comme La Loi du marché, aussi habile que Moi, Daniel Blake à explorer la terrifiante bureaucratie du chômage, a un statut spécifique dans l'oeuvre de Brizé, dont la tonalité de base est moins sociale que mélancolique. Il faut s'y résoudre : 100 % de la fiction française ne donne pratiquement aucune nouvelle de 50% de la population. On sait qu'en France c'est le documentaire qui fait tout le boulot politique. D'où l'envie d'inverser le raisonnement, et de demander à Ken Loach pourquoi il a si peu donné dans ce genre. Comme la plupart de ses films précédents, Moi, Daniel Blake emprunte au reportage engagé l'objectif de donner des nouvelles de l'Angleterre. Et c'est souvent que le personnage-titre se convertit en intervieweur, écoutant tantôt son jeune voisin lui exposer le business parallèle imaginé avec un internaute chinois qui lui rapporte tellement plus que le job à trous où il se tue la santé, tantôt la mère célibataire Rachel raconter comment une expulsion l'a fait atterrir à Newcastle sans un sou. Dans ces moments on se dit qu'un témoignage direct, sans le filtre superflu d'un héros intervieweur, serait plus approprié ; et moins pesant.

Résistants

Or c'est précisément l'argument du personnage qui serait avancé pour justifier le détour par la fiction. Ainsi le « Moi »  du titre laisse peu de doute sur la volonté de subjectiver des généralités sociales, ne serait-ce que pour ne pas redoubler l'administration anglaise bardée de statistiques, de logiciels dépersonnalisés, de questionnaire-type. Le libéralisme n'est pas un mot ; c'est une somme de situations vue et-ou vécues par des gens meurtris dans leur chair, dans leur coeur. La maladie cardiaque qui relègue Daniel dans une précarité désarmée est une maladie sociale. Mais l'argument ne tient pas. Appréhender la société à hauteur d'homme est aussi la vocation du documentaire. Pour ne citer que lui, Merci patron !  condensait la déshérence d'une région dans le seul cas de la famille Klur. La mise en avant de « personnages » est même devenu l'exigence première (et bien pénible) des guichets d'aide au documentaire. Le point, c'est que Loach brigue un mode de subjectivation qu'un dispositif non-fictionnel ne lui fournirait pas forcément. Loach ne veut pas seulement des gens affectés par des situations, il veut des résistants. Moi, Daniel Blake  n'est pas juste un paraphe autobiographique, mais l'entête de la déclaration insurrectionnelle que le héros tague sur les murs de l'administration qui vient de le refouler. Daniel ne fait pas que vivre l'injustice : il la réprouve avec colère ou ironise dessus avec le flegme du cru.

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