LE JOUR DU JAGUAR

Avec L'Étreinte du serpent, le Colombien Ciro Guerra descend un fleuve qui n'a rien d'impassible...
Par Damien Aubel

étreinte du serpenttUne pirogue file sur le ruban lisse et trouble d'un fleuve qui ourle des berges à la végétation asphyxiante. À l'avant, un Indien en costume occidental pagaye avec énergie. À l'arrière, un Blanc au visage émacié, orné d'une barbe d'hidalgo, qu'on croirait échappé du Siècle d'or espagnol. Gros plan sur la gueule menaçante d'un fauve, un jaguar, qui semble épier le duo depuis une échancrure dans les frondaisons. La bête grogne. Retour à la pirogue : le Blanc, exténué, respire rauquement. Comme s'il grognait lui aussi. Plan suivant : l'Indien est seul sur son embarcation, le Blanc semble avoir disparu. Insert sur le jaguar, puis la pirogue de nouveau, le second passager a retrouvé sa place. La scène est à l'image du troisième long métrage du Colombien Ciro Guerra : fluide et belle, avec son noir et blanc raffiné, et en même temps énigmatique.

Film-trip, à tous les sens du terme. Ne serait-ce d'abord que parce qu'il suit le cours de l'Amazone, chronique un voyage fluvial. Ou plutôt deux, à des décennies d'écart. Celui de Theo (Blanc, explorateur, malade), de Karamakate (Indien, chaman, en osmose avec le monde qui l'entoure) et de Manduca, le guide de Theo (Indien lui aussi, mais à cheval entre le monde des Blancs, dont il a les vêtements, et la jungle). Une progression en forme de quête, puisque l'enjeu consiste à trouver la yakruna, cette mystérieuse fleur dotée de puissantes vertus thérapeutiques. Une quête que reproduit, des années plus tard, un botaniste américain, Evans, flanqué d'un Karamakate âgé. Les deux voyages se répondent en écho, les deux récits s'entrecoupent, oscillant tous deux entre le « bad trip » écologique et humain (les troncs scarifiés par les « caucheros », ces colons blancs, pour recueillir le précieux hévéa, les corps mutilés des Indiens qu'ils exploitent à cette fin) et le « trip » psychique, ces moments de flottement où un homme pourrait devenir un jaguar. Ces trouées de folie visionnaire, comme la séquence, inouïe, où Evans et Karamakate se retrouvent sous la coupe d'un halluciné messianique et sa petite secte. Une rencontre qui finit dans la transe et le cannibalisme.

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