La rançon de la terreur

L'enfer est pavé de bonnes intentions. La preuve avec Une jeunesse allemande, le passionnant docu de Jean-Gabriel Périot des années de plomb allemandes.
Par Oriane Jeancourt Galignani

Si chaque pays occidental s'est inventé son mai 68, l'Allemagne a sans doute connu le plus sombre des printemps de la jeunesse. Les années soixante allemandes forment une histoire que les Français connaissent peu, des archives qui nous sont étrangères, et dont quelques noms, « la bande à Baader », « Fraction armée rouge », quelques visages, Ulrike Meinhof, blonde devenue brune, Andreas Baader et son arrogance de Brando de province, Rudi Dutschke, martyr de la révolte estudiantine assassiné par un ultraconservateur, en sont devenus les emblèmes. Les images d'actualité des années soixante-dix les portent, difficile d'oublier le terrorisme de ces jeunes Allemands qu'on a fini par découvrir, avant leurs procès, pendus dans leurs cellules. Mais seule la légende noire demeure, et comme tout mythe médiatique, elle endort le véritable récit. Celui-ci se reconstruit dans Une jeunesse allemande, documentaire riche d'archives, d'interviews inédites. Le réalisateur Jean- Gabriel Périot remonte à la genèse de la révolte, la montée de la violence chez cette jeunesse intellectuelle, bourgeoise au départ, qui va peu à peu désirer la destruction de la jeune démocratie allemande. Le parcours d'Ulrike Meinhof est en cela passionnant : on la suit dès les années soixante, où, journaliste sur les plateaux de la télévision allemande, souvent seule jeune femme face à des hommes d'un certain âge, elle maîtrise la parole médiatique, politique, ne se laissant pas décontenancer par le mépris affiché de ces hommes de pouvoir. Meinhof est journaliste mais aussi intellectuelle, elle est alors adulée par une partie de la jeunesse allemande qui lit ses éditoriaux dans Konkret, revue dont elle a épousé le fondateur et qui rassemble les penseurs, les artistes de cette jeunesse si mal à l'aise dans la société d'après-guerre, une génération qui exige des comptes aux parents, aux aînés, qui appelle à la pensée, à la vérité, une Allemagne qui ne chérit que son miracle économique.

Car au-delà d'une parole révoltée qui a essaimé dans toute l'Europe des années soixante, l'appel de la jeunesse allemande s'inscrit dans un mouvement intellectuel, historique bien précis : Ulrike Meinhof est la contemporaine de Beate Klarsfeld, qui gifle Kiesinger, alors chancelier allemand, en 1968, mouvement de colère contre les anciens nazis qui participent au gouvernement allemand. Meinhof s'inscrit aussi dans l'héritage d'Ingeborg Bachmann, de dix ans son aînée, âpre poétesse, fille d'un nazi autrichien, qui, au sein du Groupe 47 où elle était la seule femme, a lancé cet appel à « nettoyer » l'Allemagne aux mains sales. Ulrike Meinhof, féministe, va donc, comme ces femmes, chercher à provoquer cette Allemagne à peine dénazifiée. Une scène au début du documentaire illustre cette tension d'un pays qui ne veut pas se souvenir : deux hommes s'affrontent dans la rue, l'un est juif et exhorte l'autre à se souvenir de ce que les Allemands ont fait aux « six millions » des siens répètet- il. L'autre, loin de se taire, lui répond : « Et nous, nous n'avons pas souffert ? » Vingt ans après la fin de la guerre, le peuple allemand n'avait pas encore pris la dimension de sa faute. Ulrike Meinhof et ses acolytes menaient un combat difficile, harassant, qui au fil des années s'est transformé en guerre idéologique dominée par le marxisme, puis en combat sanglant. Ce mystère d'un appel à la justice qui se transforme en appel du sang, cette déshérence qui voit Meinhof et ses acolytes quitter le débat intellectuel pour prendre les armes et tuer des innocents, s'avère l'une des grandes questions posées par ce splendide documentaire.

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