La nuit se traîne

Avec Eva ne dort pas, Pablo Aguero fait d'Eva Perón une morte bien vivante.
Par Frédéric Mercier

evaLégende post-mortem. Il est des mortsaussi aventureuses que certaines existences. Celle-ci a quelque chose de mythologique. Cette mort, c'est celle d'Eva Perón, disparue à trentetrois ans comme le Christ et dont les obsèques durèrent quinze jours, dont le cercueil fut effleuré par les lèvres de millions de fidèles. La charge symbolique de ce corps privé de vie était telle qu'on l'embauma, avec des techniques dernier cri. Ainsi, celle qui oeuvra pour et obtint le droit de vote des femmes semblait dormir paisiblement, encore capable de guider comme une relique sacrée le peuple argentin. C'est ici que l'Histoire se complexifie. Car débute un long combat entre Eva et ses ennemis jurés, par-delà la mort. Son époux, Perón, est renversé et la dépouille d'Evita est envoyée au Vatican en secret par le général Aramburu, un des principaux artisans du putsch, en 1955. Elle y restera près de vingt ans jusqu'au retour inespéré de Perón. Avant, une fois de plus que son régime ne soit renversé et que les militaires au pouvoir enterrent ce corps sacré sous six mètres ,de béton, comme pour l'empêcher de communiquer encore une fois ses forces extraordinaires au peuple. C'est cette histoire incroyable – celle de l'influence politique, encore vivante, toujours prégnante aujourd'hui, d'une dépouille – que nous raconte Pablo Aguero.

Mais au lieu d'en faire un film-dossier, ou de lorgner sur les terres du cinéma-vérité, entre documentaire et fiction, il choisit une tout autre voie, plus esthétique, plus elliptique, moins didactique et surtout moins réaliste. Eva ne dort pas est divisé en trois segments, trois moments du destin hors normes de cette mort. Le premier est centré sur l'embaumeur d'Evita. Séquence quasi onirique, le corps d'Eva flotte dans un bain d'eau comme dans un liquide. Aguero a l'art de mêler le politique et le fantastique. Dans la seconde partie, Denis Lavant campe un militaire chargé de transporter le corps d'Eva pour l'évacuer hors d'Argentine. Il est accompagné d'un jeune soldat qui découvre l'identité de la dépouille. S'ensuit un long plan-séquence, proche de l'installation, où Aguero révèle via la confrontation de ses deux personnages les divisions internes de la nation et dont la puissance est redoublée par l'incarnation très physique de Denis Lavant. Dans la troisième partie, séquestré, le général Arumburu s'explique auprès de ses geôliers sur ses choix politiques et révèle ce qu'il est advenu du corps d'Eva. Le film s'achève vingt-cinq ans après la mort d'Eva, au cours de son inhumation. Effet d'enchâssement, le récit est conté par un sanguinaire dignitaire de la dictature post-péroniste. Lequel est campé par Gabriel García Bernal. Il est le maître de l'histoire, du secret et du cadavre d'Eva. En maîtrisant la mort, il assoit tout à fait la terreur sur le pays. Et il garantit son pouvoir sur les âmes. C'est la grande idée de ce film d'épouvante politique.

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