La guerre des mots, le choc des idéaux

Avec Le Grand Jeu, Nicolas Pariser signe un singulier thriller politique entre suspense savamment dosé et dialogues affûtés
Par Maud Antigna

La vie est un jeu dangereux, Nicolas Pariser l'a bien compris et il met un point d'honneur à vouloir nous faire peur. C'est réussi. On tremble pour ce pauvre Pierre qui passe d'une vie de néant à un quotidien fait de rebondissements. Ou comment une rencontre avec un homme mystérieux va changer sa vie. D'écrivain déchu, ce quadra paumé devient un nègre influent pris dans les arcanes du pouvoir. Dès les premières scènes se forme un duo inattendu entre le loup et l'agneau. Et quand le loup est incarné par un brillant André Dussollier aux dents d'acier, on se laisse volontiers mordre par les crocs du suspense. L'acteur incarne parfaitement le rôle du négociateur machiavélique. Face à lui, on découvre un nouveau Melvil Poupaud à contre-emploi, mais très juste dans la peau d'un sinistre bourgeois en costume cravate. Compatissant, on rejoint Joseph (André Dussolier) qui a sur les hommes des avis aussi tranchants que ses délicieuses tirades : « Les gens prometteurs qui ne donnent rien, ça m'intéresse toujours. J'aime beaucoup les gens décevants, j'ai moi-même été très décevant. »

Non seulement le réalisateur défend chaque personnage, mais il compose chaque image avec soin. Nicolas Pariser prend son temps entre plans larges et fondus au noir pour mieux contraster avec la situation d'urgence de son personnage. Comme ces scènes de promenade autour de la ferme où Pierre flotte dans la nature comme dans ses angoisses, au coeur d'une campagne brumeuse à la froide lumière d'hiver qui rappelle Le Rideau déchiré  d'Hitchcock, dont le cinéaste s'est inspiré. Les dialogues et les costumes rappellent eux le cinéma seventies de Gabin et Delon. Pour son premier long métrage, Nicolas Pariser a donc choisi de renouer avec la tradition du polar politique populaire. Un univers qui lui est cher après un court et un moyen métrages sur le sujet avec Le Jour où Ségolène a gagné en 2008, puis La République qui lui vaut le prix Jean Vigo en 2010. Cette fois, son film manie avec talent le mélange des genres entre thriller, militantisme, romantisme et introspection. Notamment grâce à la place qu'il donne aux femmes. Car le personnage de Pierre Blum ne trouve grâce à nos yeux que dans leurs regards. Celui de son ex d'abord (Sophie Cattani), qui est restée sa meilleure amie pour ne pas dire la seule. Puis celui de cette séduisante militante de gauche sauvagement incarnée par Clémence Poesy, membre d'une ferme écolo. Une nouvelle rencontre surprenante dans la vie de cet homme qui a perdu ses convictions. On assiste alors à un intense échange intellectuel et sensuel entre la belle et la bête, Laura et Pierre. « À chaque fois qu'une femme me dit mes quatre vérités, j'ai envie de l'embrasser. » Là encore, le cinéaste parvient à éviter l'écueil caricatural du héros déchu qui retrouve espoir dans le coeur d'une femme.

À travers ce thriller polit icoromantique, Nicolas Pariser revitalise un genre cinématographique pour l'installer dans le système politique et la société actuelle. Au coeur de l'intrigue, on aborde alors en douceur des questions sur l'avenir d'une génération en crise pleine de désillusions et dénuée de réponses toutes faites. Enfin une prise de conscience partagée et portée à l'écran sans manichéisme.

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