L'infini dans le document

Le documentaire Dans ma tête un rond-point, d'Hassen Fehrani, est un des plus beaux films de l'année. Plongée dans un abattoir en banlieue d'Alger, lieu de liberté intérieure
Par François Bégaudeau

dans ma teteTransfuge comme ailleurs, la part faite au documentaire est, à proportion du goût que nous en avons, trop mince. La faute à cette sotte hiérarchie spontanée qui nous porte en priorité vers le cinéma dit de fiction, au motif qu'il serait le cinéma à part entière, et le documentaire un dérivé estimable, mais estimé à distance. Pourtant nous savons bien que c'est l'inverse. Et pas au sens chronologique où le documentaire figurerait la première mouture mal dégrossie d'un art qui ne se réalisera pleinement qu'une fois chevillé au récit. Plutôt au sens esthétique où il est du cinéma ramené à son geste élémentaire, que recouvrent et parfois étouffent les couches de scénario ; ramené à l'opération nécessaire et suffisante pour qu'une oeuvre soit : tailler dans la vie, comme le sculpteur taille dans un bloc de pierre. Découper, soustraire, retrancher, pour qu'advienne une forme. L'artisanat de base ; l'enfance de l'art.

Soit un abattoir de la périphérie d'Alger. Dans ce microcosme, il y a beaucoup à filmer. Avec l'assurance des impétrants, Hassen Fehrani, trente ans, ne prend pas tout. Dans ce fragment d'humanité, il taille. Et sa coupe nette, tout en plans fixes et anguleux, finit par absenter le fait industriel qui préside à ce lieu, pour n'en garder que quelques vaches comme égarées, certaines couchées au sol ligotées par un pied, et de rares carcasses dûment pendues à leurs crochets. Une évocation, guère plus. Un documentaire ne crée pas moins qu'une fiction.  Dans ma tête un rond-point crée un abattoir où l'on n'abat rien. Est-ce conscience que l'abattage à la chaîne a déjà été trop vu, au cinéma ou dans des reportages à charge ?

Est-ce souci de s'exonérer de toute complaisance avec la violence du cru ? Un long plan sur une vache à l'agonie laisse à penser que non. Il se trouve plus sûrement que la condition animale est le cadet des soucis des prolétaires qui survivent en ce point du globe. Si le film épouse une cause, c'est celle des hommes ; c'est avec eux qu'il passe du temps – on aime que documenter revienne d'abord à restituer un bout de temps passé avec des gens, un bout d'espace partagé ; on aime que le documentaire soit une variante de l'amitié.

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