L'homme qui filmait d'ailleurs

Ne vous retournez pas, L'Homme qui venait d'ailleurs et Enquête sur une passion : tiercé gagnant pour ce coffret Nicolas Roeg
Par Damien Aubel

Nous sommes tous des David Bowie, à en croire Nicolas Roeg, agent provocateur et maître agitateur du ciné British des années soixante-dix, dont on retrouvera les jeux de piste pervers et l'art du montage à la moulinette dans un beau coffret de trois films. Oui, tous les hommes sont à l'image du grand flandrin aux cheveux carotte de L'Homme qui venait d'ailleurs (1976). Un extraterrestre à la maigreur maladive littéralement tombé dans une Amérique accro à la petite lucarne. Comme Bowie l'était paraît-il sur le tournage à ses dix grammes de coke quotidiens. Nous sommes tous des étrangers, et cette étrangeté-là est le trou noir autour duquel gravite le maelström d'images et de sensations que sont les films de Nicolas Roeg.

Des étrangers, voire plus : des barbares. Comme Roeg lui-même, dont le coup d'essai à la réalisation, Performance (cosigné avec Donald Cammell), inaugure les années soixante-dix, venait saccager tous les commandements et les modes d'emploi du cinéma. Mais cet arbre magnifiquement tordu ne doit pas masquer la forêt, et les trois films ici compilés prouvent que Roeg n'est pas simplement une folle comète. Ne vous retournez pas (1973), adaptation de Daphne du Maurier, est un autre exemple de cinéma barbare. Un couple d'Anglais, John Sutherland et Julie Christie (impeccables, tous les deux, en fétus livrés à un destin cruel), tente de faire son deuil de la mort de leur fillette à Venise. Mais la cité des Doges n'a rien à envier à Visconti, c'est une ville lépreuse, un labyrinthe de venelles baigné d'une lumière sale, menaçante et où apparaît par intermittences une silhouette enfantine, cachée sous un ciré rouge. Le même, tiens donc, que celui porté par la fillette le jour où elle s'est noyée. Roeg triture le temps, le bouscule à grands coups de flash-backs et de prémonitions, comme si le film épousait les méandres d'une pensée sauvage. Ajoutez à ça deux soeurs vieilles filles dont l'une est médium, les exploits en filigrane d'un tueur en série et surtout l'eau, l'élément primordial, qui semble tout envahir. Ne vous retournez pas est un chaudron de sorcière où mitonnent des ingrédients primitifs, irrationnels. Comme pour faire remonter (combien ironiquement : on est à Venise, la cultivée, la raffinée) cet étranger qu'héberge à son insu l'homme occidental : le sauvage.

En 1976, c'est donc L'Homme qui venait d'ailleurs, avec le Thin White Duke, Icare de SF atterri parmi nous au terme d'une chute vertigineuse, en quête d'eau pour sa planète mourante. Histoire d'amour entre l'homme venu d'ailleurs et une petite femme de chambre, réquisitoire-bazooka contre une Amérique lobotomisée par la modernité, le film gagne pourtant à être regardé superficiellement. Au sens étymologique : à la surface. Car Roeg crée un véritable palais de verre : miroirs, lunettes, écrans, on a l'impression que les choses et surtout les êtres ne peuvent jamais être directement présents. Qu'il y a toujours quelque chose qui s'interpose. Qu'on est toujours à l'écart, étrangers là encore, aux autres, à soi. Comme lors de cette scène magnifique où Bowie ôte ses faux yeux humains, devant le double miroir de sa salle de bains : entre le monde et lui, entre lui-même et lui-même, s'insèrent toujours des filtres, des médiations.

Roeg le barbare est aussi, paradoxalement, un adepte du cinéma comme science humaine. Une discipline dont l'ambition serait la connaissance de l'homme, démarche toujours vouée à l'échec, puisque son objet échappe à toute saisie par l'intellect ou l'analyse. C'est peut-être dans Enquête sur une passion (1980) que les enjeux du cinéma de Roeg sont les plus transparents, les plus nettement problématisés. Thriller passionnel redoutable d'efficacité, tout en cascade de flash-backs, le film dissèque un désastre amoureux dans la Vienne de la guerre froide. Alex (Art Garfunkel, oui, le Garfunkel de Simon & Garfunkel, très bon, une espèce de cousin guindé et froid de Woody Allen) et Milena (Theresa Russell, parfaite elle aussi, libre, fantasque, poignante), n'ont rien en commun, sauf leur liaison et leur désir réciproque. Le film s'ouvre sur Milena, emmenée d'urgence en ambulance. Tentative de suicide, mais les choses ne sont peut-être pas aussi claires. Intervient Harvey Keitel, belle figure de flic, tenace et, comme toujours chez les personnages de Roeg, nimbé d'un halo d'inquiétante étrangeté. Mais l'essentiel est ailleurs : Alex est psy, Vienne est la ville de Freud, Keitel est un flic, et tout le monde est hanté, époque obligeant, par le spectre de l'espionnage. Vienne devient, sous la caméra de Roeg, un gigantesque instrument de surveillance, d'inquisition. Mais Milena échappe toujours à Alex, et réciproquement. Éternels étrangers. « Je voudrais que tu me comprennes moins et que tu m'aimes plus », écrit Milena à Alex. L'étranger est, par nature, incompréhensible. Il ne reste qu'à l'aimer.

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