Jungle fever

Avec Un avant-poste du progrès, Hugo Vieira da Silva adapte Joseph Conrad. Brillant et radical.
Par Damien Aubel

avant posteIls sont deux. Apparitions exogènes, incongrues, tout de blanc vêtus, coiffés d'un casque colonial, au coeur luxuriant de la jungle angolaise. L'un a la jovialité corpulente du bourgeois - ce masque onctueux de la brutalité des dominants. L'autre, le chef, a le beau visage, aux traits un peu hagards, des héros fatigués. Un petit vapeur poussif vient de les déposer, en cette fin de XIXe  siècle, sur les rives d'un comptoir portugais. Excroissance lointaine, dérisoire, de l'Empire lusitanien, pointe avancée, perdue plutôt, du commerce de l'ivoire. Là les attend leur factotum noir, Makola, et une poignée d'employés autochtones léthargiques. Un avant-poste du progrès, qui adapte brillamment une nouvelle de Conrad, est un Apocalypse Now  sous Prozac, où l'espace serait rétréci à la scène quasi théâtrale de la bâtisse qu'occupent les deux colons, avec quelques portions de jungle pour faire bonne mesure ; où il ne se passerait d'abord rien, sinon le progrès, insidieux, d'une dissolution morale et physique. Epuisement des corps blancs, oppressés par la touffeur de la jungle. Menace de la folie, à l'instar de cette séquence où le chef se retrouve seul dans la forêt, pris au milieu de la végétation comme dans un étau que redouble encore une bande son lancinante, infusée d'inquiétante étrangeté (craquements, froissements, cris de la faune) et qui fi nit par le faire flancher. Il réagit en Occidental doté de la force de destruction de la technique, sort son révolver, tire à droite et à gauche, égaré.

Le jeune Portugais Vieira da Silva joue une variation d'une partition classique, celle de la confrontation de la civilisation à ce qui lui est étranger, et de sa dégradation. Comme dans Tabou  de Miguel Gomes, mais en plus brut, en moins léché, comme si le Herzog de Aguirre  ou de Fitzcarraldo avait définitivement fait son deuil de l'ampleur épique, ou encore comme chez le James Gray de The Lost City of Z  s'il avait congédié sans autre forme de procès tout résidu du roman d'aventures. Ne restent alors, comme drossées par un naufrage sur les berges de ce coin d'Angola, que des épaves fragiles : un phonographe, la flasque dont s'imbibe généreusement le rondouillard subalterne. Tout cela est bien fait, parfaitement fi lmé, mais déjà vu, et on pourrait craindre que le fi lm ne soit que ceci, la réactivation maîtrisée d'un topos.

Sauf que le fi l des jours qui s'écoulent est tranché par un événement. Et que celui-ci emmène le fi lm un cran plus loin. Car voici qu'arrivent d'autres hommes noirs, voici qu'ils ont de l'ivoire à proposer. Mais les deux Blancs sont incapables de négocier, et c'est Makola, leur homme à tout faire, qui va se charger de la transaction. Celle-ci n'est pas anodine : les nouveaux-venus ne demandent pas d'or, mais des esclaves. Ça tombe bien, juge Makola, les employés apathiques du comptoir feront l'affaire. Ultime dissolution de la prétendue “civilisation", qui la réduit à ses éléments constitutifs, à son essence : l'échange des biens contre les corps. La marchandisation de l'humain, on dirait aujourd'hui.

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