"J'ai fait un film de tendresse au milieu de l'enfer qu'est la Shoah"

Amos Gitaï filme la Shoah avec Tsili. Un huis clos à ciel ouvert, beau, rigoureux et minimaliste. Rencontre avec un grand cinéaste.
Par Damien Aubel

Hors champ, c'est l'angoissante musique concrète de la guerre, la cacophonie des bombes. À l'écran, sous nos yeux, un rideau végétal. Et une jeune femme, Tsili qui casse des branches, récolte on ne sait trop quoi, se nourrit. Quelques images, sans paroles, qui modulent le motif central de ce splendide Tsili – la survie.

La survie, c'est d'abord ce cocon, ce nid que cette jeune femme, qui fuit l'extermination des juifs, trouve dans le sein de la nature. Où la rejoindra un homme, autre juif fugitif. Leurs échanges sont laconiques, mais ils parlent en yiddish. Comme pour nous dire que, même a minima, même à deux seulement, la communauté décimée résiste (et même à un : Tsili est jouée par deux actrices, qui alternent à l'écran : on a beau faire partie d'un peuple massacré, on n'est jamais la seule restante).

La guerre est finie, Tsili a rejoint ceux qui s'en sont sortis et attendent de partir pour la Palestine. Scènes sur une plage, scènes dans un hôpital de fortune, où on entend des fragments du livre d'Appelfeld à l'origine du film. Voix off d'une vieille femme, Tsili âgée, alors que Tsili jeune, qui attend le départ pour la Terre promise, est toujours à l'écran. La voix âgée raconte le prélude à la fuite de Tsili dans la forêt. Tous les temps existent simultanément, le passé n'est jamais perdu. Il survit toujours. Ce que rappellent aussi ces images d'archives qui ferment le film, ces visages de gamins juifs d'avant la catastrophe, insérés dans un film de 2015. Comme pour suggérer qu'entre eux et les acteurs du film, il n'y avait pas de différence foncière. Qu'ils étaient tout aussi vivants, présents, que Gitaï lui-même lorsqu'on l'a rencontré, un jour d'été, dans un café parisien.

Damien Aubel : Qu'est-ce qui vous intéresse dans la façon dont Aharon Appelfeld approche la Shoah
Amos Gitaï : Aharon Appelfeld est un auteur que je respecte infiniment, d'abord parce qu'il n'instrumentalise pas la Shoah. C'est un écrivain qui écrit à partir de son expérience. Dans Tsili, il a choisi un personnage – une jeune fille, Tsili – qui vit ce que lui-même a vécu entre huit et dix ans. C'était le seul moyen pour lui de revenir sur cette expérience. Il y a un minimalisme de son écriture que je trouve capital, et profondément juste et émouvant. J'avais envie de faire un film de tendresse au milieu de cet enfer.

D.A.:  Quels ont été vos partis pris en adaptant ce texte ?
A.G.: À chaque fois que j'ai adapté une oeuvre littéraire, je n'ai jamais eu envie d'en faire une illustration. Je considère que les grands textes littéraires n'en ont pas besoin. Je l'ai dit à Appelfeld et il a été d'accord. Il m'a fait confiance, il a accepté de me laisser travailler de mon côté avec Marie-José Sanselme, ma coscénariste. La littérature n'a pas besoin du cinéma. Chaque lecteur, avec son propre univers imaginaire, donne vie au texte et quand le cinéma a une approche illustrative, les résultats sont limités, c'est comme si on disait au spectateur : « Voici la seule vision possible. »
Quand j'adapte une oeuvre littéraire pour un film, c'est le dialogue entre ces deux formes qui m'intéresse, le cinéma et la littérature. À la fin du film, on entend la voix de la comédienne Leah Koenig qui lit le début du roman d'Appelfeld. C'est aussi une façon d'indiquer au spectateur que d'une certaine manière, je lui ai proposé mon interprétation du texte.

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