Idéocrates

Dans leur docu Salafistes, François Margolin et Lemine Ould M. Salem balaient brillamment quelques idées reçues.
Par François Bégaudeau

salutistesLe carton liminaire de Salafistes  parle d'une « école de pensée » qui « nous fait la guerre ». Si l'absence de contenu précis à ce « nous » – le bloc dit démocratique ? le monde libre ? l'axe du Bien ? la France ? – laisse perplexe, il ne fait pas de doute que les salafistes, qu'ils opèrent au coeur de Paris, à Rakka, ou au nord du Mali comme ceux interviewés par les deux réalisateurs, sont devenus, depuis quelques années et a fortiori  depuis deux mois, des « eux ». Ceux dont on parle et qu'on n'entend jamais ; sur qui on spécule à l'infini en leur absence. François Margolin et Lemine Ould M. Salem appliquent à l'ennemi une des vertus paradigmatiques du documentaire : donner une voix et un visage à ceux qui n'en ont pas. Le grand autre des fictions occidentales est ici placé au centre. « Nous avons choisi d' écouter des propos que l'on ne veut pas entendre, des images que l'on ne veut pas voir » , poursuit le carton.

Même si des spectateurs aveuglés par la fébrilité ne manqueront pas de dégainer l'accusation de complaisance, il va sans dire que ce changement de focale ne vaut pas allégeance. Inutile de marquer une distance, de stabiloter ce que d'aucuns appelleraient un « point de vue » (comme s'il se pouvait qu'une oeuvre en soit dénuée). Inutile d'accoler des guillemets précautionneux à l'image, ou de leur imposer la tutelle d'un commentaire édifiant.

La seule distance est ici posée à la discrétion d'un fait de montage. Elle tient dans le choix opportun d'agencer le récit à rebours de l'ordre causal : d'abord les faits, ensuite les mots. D'abord la violence, ensuite l'idéologie qui pulse et irrigue cette violence. D'abord les fausses autocritiques avant égorgement, les mains coupées au nom de la Charia, les fusillades au gré des rencontres, les virées meurtrières en bagnole, les homosexuels balancés d'une tour, et autres horreurs pour la plupart puisées dans le réservoir d'images de propagande ; ensuite les paroles des cheikhs, imams, théologiens de l'obédience éponyme. L'un le bras armé de l'autre ; son prolongement logique. Au cas où ces pensées séduiraient le spectateur, il ne saurait ignorer leur débouché criminel.

Car le carton a bien parlé de « pensée ». Ceux qui persistent à voir dans Daech et ses multiples branches une arborescence de barbares formant peuplade décérébrée auront la tardive stupeur de constater que des têtes pensantes la couronnent. Le grand problème de ces savants à turban, disons leur pathologie à condition d'admettre aussitôt que beaucoup d'autres, y compris parmi « nous », y sont sujets, est moins un déficit qu'un excès de pensée. Comme le restitue le montage thématique des interviews, pas une parcelle de réel qui ne soit, par eux, pensée et parlée. Sur les juifs, l'Occident, les plaisirs, la musique, la démocratie, les femmes, les homosexuels, l'idée a posé ses griffes accusatrices et ne les desserrera plus.

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