HUMILIÉS ET OFFENSÉS

Avec Tout de suite maintenant, Pascal Bonitzer au mieux de sa forme, signe une comédie d'une grande efficacité sur les rapports de pouvoir.
Par Frédéric Mercier

bonitzerIl faut aller vite. C'est le titre qui le dit. Que signifie-t-il? Quel lien entre cette injonction à l'efficacité et ce film qui avance sereinement ? Agathe Bonitzer, la fille du cinéaste, incarne Nora Sator, une jeune femme dont les dents rayent le parquet, engagée dans une société de la haute finance. Dès son arrivée, elle prend ses aises dans le bureau de son collègue avec qui elle est en compétition, cherche à gravir tous les échelons au plus vite en s'entretenant avec les deux PDG. Le nouveau Bonitzer serait donc un film sur un monde qui, sur les rails de son économie, se soucie peu des autres en exigeant l'efficacité. Chez Bonitzer, cette course à la réussite s'obtient au prix d'un sacrifice, l'humiliation. Tout de suite maintenant est une oeuvre sur ces offenses que l'on subit et fait subir au travail, et dans sa vie sentimentale ou amicale. Nora apprend d'emblée que ses anciens patrons ont jadis bien connu son père, petit génie des mathématiques, dont les réussites les humiliaient. Aujourd'hui, c'est lui qui ronge son frein. Frustré de n'avoir pas pris le TGV en marche, il se sent à l'écart du monde, délaissé par une femme (Isabelle Huppert) que l'un de ses anciens camarades lui a ravie. Bonitzer organise cette comédie de l'humiliation en se focalisant sur la prise de paroles de chacun de ses merveilleux comédiens. L'homme est sans cesse assujetti à devoir s'expliquer devant les autres, et à être le plus performant à l'oral. Il faut savoir se cacher derrière ses mots, bluffer. L'univers social est un espace de compétition. C'est le règne de la fausse transparence. L'individu est sans cesse épié, surveillé, observé. Réussir c'est savoir jouer des mots, comme nous le découvrons au fil d'un ingénieux scénario, à multiples strates, qui ne cesse de s'étoffer pour révéler la duplicité de chacun. Au bout de ce combat, impossible de savoir qui dit la vérité. Et à quoi bon ? La transparence a fini par rendre l'individu opaque, à pervertir la vérité, à lui donner l'apparence du mensonge. Le monde de Bonitzer est à feu et à paroles. Seul, dans son coin, le personnage incarné par Jean-Pierre Bacri se fout de ces règles. Il ne sait pas s'exprimer, bégaie comme Bacri sait si bien le faire, dit ce qu'il pense sans penser à être aimé ou félicité en retour. Personnage sacrificiel et insupportable à la fois, héroïque et mal aimable, il est une figure tragique de résistance. L'air de rien, Bonitzer en montre au moins autant que Brizé dans La Loi du marché. Il ne filme peut-être pas un faux entretien d'embauche mais dans son univers à lui, chaque rapport à l'autre est devenu marchand, chaque parole une négociation. Tout en fausses digressions, le meilleur film de Bonitzer montre qu'il est possible aussi de faire mouche sans tabasser ses personnages. On n'a pas fini de l'étudier ni de le revoir.

 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page | Envoyer à un ami