Guerre de Judas

Une famille syrienne de Philippe Van Leeuw ou la vie mode d'emploi en temps de guerre.
Par Frédéric Mercier

famille syrienneEn apparence, Une famille syrienne ressemble à du théâtre filmé. A commencer par son unité de lieu et de temps : l'action se déroule au cours d'une seule journée dans un appartement situé dans une ville syrienne en ruines et sans nom où plusieurs personnages cohabitent pour éviter de sortir dans les rues. Une mère de famille (Hiam Abass), ses deux filles, son fils et leur grand- père. Mais aussi un jeune homme, un couple et une servante. Le film s'articule autour d'un noeud dramatique aussi simple qu'efficace : le jour où, grâce à un passeur, il doit s'exiler avec sa femme enceinte, un homme est abattu dans la cour de l'immeuble. La servante le voit tomber à terre, et sans savoir s'il est mort ou non doit garder, sur recommandation desa patronne (Hiam Abbass, ambiguë à souhait) le silence et donc ne rien dire à la jeune épouse. Les personnages sont tous archétypaux : une épouse éplorée, des adolescents qui veulent s'aimer, un grand-père muré dans le silence, une servante qui ronge son frein, sa patronne qui use, en tyran domestique, de tous les stratagèmes possibles pour maintenir l'apparence d'un monde encore ordonné, socialement hiérarchisé. Dans ce huis clos, situé pendant une guerre qui pourrait avoir lieu n'importe où, s'élabore une logique du mensonge et du secret. Logique qui se déploie au fil de situations de plus en plus dramatiques, alors que la violence d'abord hors champ se rapproche d'eux. Les adolescents s'aiment et se jalousent sans jamais rien se dire. La servante confie ce qu'elle a vu au grand-père. Même si le film épouse l'ordonnance millimétrée d'une pièce de théâtre didactique, le cinéaste belge Philippe Van Leeuw (chef opérateur de Bruno Dumont sur La Vie de Jésus et déjà auteur d'un film sur le génocide rwandais : Le Jour où Dieu est parti en voyage) réussit à ruser avec la topographie de l'appartement dont on peine à comprendre l'architecture. Grâce à un montage cut et de larges mouvements d'appareils, les personnages se perdent dans un agencement désordonné de pièces exiguës où chacun finit toujours par retomber sur celui ou celle qu'il cherchait à éviter. Conséquence de ce dispositif comme de la guerre qui gronde à leur porte : toute intimité est proscrite. Les adolescents ne peuvent se peloter sans être vus par un petit garçon, l'épouse ne parvient jamais à s'isoler pour pleurer, la servante est surprise dès lors qu'elle essaye d'agir en douce. Derrière eux, la guerre vrombit de plus en plus fort aux sons des bombardements et des attaques aériennes, de cris poussés dans la cage d'escaliers par des silhouettes, de guerriers sans visages, entraperçus dans le judas et au travers des fenêtres. C'est dans cette logique d'un monde flou, déformé, sans loi et sans intimité possible qu'Une famille syrienne tire avec brio son épingle du jeu : le secret comme le mensonge deviennent des territoires à préserver des ruines, les derniers substrats d'humanité.

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