CANNES J 6 : La Loi du marché

LA GUEULE DU POLE EMPLOI
Par Damien Aubel

loi du mlarcheStéphane Brizé, La Loi du marché

 

Brizé le cercle, c'est tout le programme du film de Stéphane Brizé, qui est à la hauteur du jeu de mots exténué (comme l'auteur de ces lignes, dont la vie privée cannoise ne vous regarde pas, bande de crypto-paparazzi), qui ouvre cette chronique express. Rompre l'éternelle répétition des avanies et des rebuffades qu'un chômeur (Lindon, soigneusement paré de tous les attributs "classe moyenne précaire" de la moustache aux baskets, en passant par les accords de Goldman) essuie avec une constance dans la mouise - fins de non-recevoir, horizons bouchés de formations superfétatoires, sans compter le fils handicapé - qui finit par devenir involontairement comique, tant il est vrai que la mécanique répétitive transforme notre brave gars (oui, le poste de vigile qu'il a dégotté le plonge dans des abîmes de perplexité et on assiste en direct, sonnez hautbois du Parti de Gauche, à l'enfantement laborieux d'une conscience politique) en pantin de la scoumoune économico-sociale. A telles enseignes que, carence de sommeil aidant, on a parfois eu des hallucinations et vu Jugnot à sa place. Bref, tout ça pour dire que le film repose sur des câbles qui ne détonneraient sans doute pas dans un contexte de franche poilade mais qui, couplés à la grisaille uniforme et au volontarisme socio-politique, ont la ténuité et la grâce d'une cours de catéchisme gauchiste pour première année du cursus Anticapitalisme, option Indignés, module Vraie vie des vrais gens de la vraie France d'en-bas, rien que ça ma brave dame. Le répertoire formel de Brizé est à l'image des finances de Lindon - plutôt étique. Cadrages et surcadrages, histoire de bien piger que le personnage est écrasé par l'étau d'airain du vilain capitalisme déshumanisant; séquence conçues comme des parties de ping-pong anti-dialectiques, où les arguments contraires (la langue de bois des laquais du patronat ou du fric versus le laconisme ou la maladresse verbale de ceux que la machine broiera) rebondissent l'un contre l'autre ad lib, chaque scène devenant l'arène d'une collision frontale, butée, et interminable: le film se borne à taper comme un sourd le même et unique motif de la surdité de ceux qui sont du bon côté du manche, ce qui part sans doute d'une excellent sentiment, mais ne fait pas avancer le schmilblick. Le courant souterrain des idées et des images dont la concrétion finit par former une position politique, les rouages complexes de l'aliénation, voire, soyons machiavéliques, les manoeuvres roublardes du patronat, rien de tout cela n'existe. Brizé a pour postulat la lutte des classes, mais il la prend au sens pugilistique du terme: un match de catch où chacun rejoue jusqu'à épuisement ses prises.

 


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