Barbet Schroeder ou l'interdiction d'être vieux

Eder, l'interdiction d'être vieux Plus de quarante-cinq ans après More, son élégie pour les junkys, Barbet Schroeder retrouve Ibiza. On est à l'aube des années quatre-vingt-dix, Jo, DJ et compositeur, débarque sur l'île, se lie avec Martha, vieille dame à
Par Jean-Noël Orengo

A mesure qu'on s'éloigne de Sant Antoni, à Ibiza, et qu'on suit le plan Google Maps envoyé par Barbet Schroeder pour le rejoindre, et qu'on emprunte un puis deux ronds-points, bifurquant à gauche et quittant l'asphalte pour la terre et les trous, avec les pierres peintes en mauve, blanc, rouge, vert, selon les embranchements, le paysage devient plus familier. Il devient schroederien. Estelle, la junkie jolie, cheveux courts blonds, qui se pique à l'héro sous la langue, baise avec une copine et fait baiser la copine par Stefan, son petit ami, nous l'avait fait découvrir dans More. En bicyclette notamment. « Elle existe toujours, elle est là-bas, rouillée, en sale état, ça date de 1968 », dira Schroeder à la fin, en souriant. Plus familier, le paysage, à cause de ses films, vus, revus, et revus encore. La voiture à l'arrêt, avec Jo et Martha, dans la pinède, séquence d'Amnesia, son dernier film, sorti le 19 août en France. Sans quoi, aucune autre expérience des lieux. C'est la première fois, pour le photographe et moi.

Nous étions arrivés la nuit précédente, avions pris le taxi jusqu'à la calle Soledad où se trouvait notre petit hôtel, tenu par un couple hétéro quadragénaire très sympa, looké backpacker. Comme nous avions une seule chambre pour deux, ils nous avaient immédiatement indiqué une soirée gay dans le coin, une grande fête avec de super DJ. Pas le temps pas l'envie, nous étions là pour Barbet Schroeder, pour bosser, faire un portrait, et comme avait précisé Thomas, le photographe, en souriant : « We are not gay. » Le travail, ces deux-là connaissaient, ils n'avaient pas foutu les pieds en club depuis qu'ils avaient acheté les lieux, dix mois, alors que c'est gratuit pour les propriétaires de commerce dans leur genre. Le parent du type avait vécu sur l'île, organisé des concerts de musique classique dans les années soixante, soixante-dix. C'était encore l'époque de l'Ibiza xxe siècle arty, l'époque où des gens pouvaient dire avoir croisé Walter Benjamin et Raoul Hausmann dans les années trente. En sirotant une bière, calle Soledad, avant de monter dans notre étuve sans clim située au premier étage et donnant sur la rue, l'ambiance environnante était celle d'une bagnole où ne s'entassent que des mecs. Des Anglais pour la plupart, torses nus. Pas vu un seul drag. Des filles, quelques-unes, oui, jeunes, en bande. L'alcool mal vécu, l'hiver dans l'été, le gel du glamour et des séductions. Pas très sexuel tout ça. Pas très More. Comme toujours dans ces cas-là, Pattaya, les putains, les bars, les trans, les tarés, les couleurs, la douce vie mortelle thaïlandaise se sont substitués à cette guigne, et la nuit s'est passée dans le demi-sommeil et la touffeur, et le monde aimé de Schroeder s'est transporté ailleurs, en Asie du Sud-Est, car c'est là-bas, me suis-je dit, que More se vit aujourd'hui, et ça m'a rassuré d'y penser, et de substituer la Méditerranée par la mer du Siam, et les oliviers par d'énormes banians. Le lendemain matin, au bar, un couillon décérébré, nourri à la solitude et aux substances, s'est pointé pour nous saluer plusieurs fois, les clients, le patron, la serveuse, les clients, le patron, la serveuse, et tenir une conversation incompréhensible. Et on a dit adieu en prenant le taxi pour retrouver Barbet Schroeder.

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