Asile de paix

Dans À la folie, Wang Bing continue de radiographier la Chine
Par Charlotte Garson

alafolieDepuis À l'ouest des rails, l'oeuvre de Wang Bing a creusé le même sillon : celui d'une Chine de l'envers – pas des néocapitalistes rutilants mais des vies minuscules, des habitants dont la vie a des allures de survie. À la résilience historique (Fengming, chronique d'une femme chinoise et Le Fossé) s'adjoint une débrouillardise de chaque instant, un bricolage de l'espace immédiat : le potager miniature du clochard de L'Homme sans nom, les tractations des routiers de L'Argent du charbon ; les crottes de mouton séchées servant de combustible aux fillettes des Trois Soeurs du Yunnan. Les hommes de l'asile psychiatrique du Yunnan où Wang a filmé de janvier à avril 2013 ont aussi eu leur propre petit système, dans une institution où le soin compte moins que la répression. À demi-mot, on comprend que les rares musulmans y sont peut-être internés pour ce seul motif religieux, ou que les réprouvés politiques sont devenus indiscernables des malades mentaux, dépression et piqûres aidant. La grande qualité de Wang Bing demeure son endurance, sa capacité à suivre ceux qu'il filme jusqu'à faire corps avec eux. « Tu sues autant que moi ! » lui lance l'un des patients qui vient de piquer un sprint.

Entamé dans le confinement d'une chambre où le sommeil est désigné comme la seule échappatoire, le film quadrille ensuite l'espace, une coursive dont la source de soleil est rayée par les barreaux. Mais la longue durée du film n'est pas une pâte de réel informe, étirée à l'instar des séjours prolongés (quinze ans, pour certains) : À la folie organise une dramaturgie, qui est celle d'une ouverture et d'une affirmation de l'individu, improbables a priori vu le manque d'intimité et les médicaments indifférenciés. Bientôt la mise en scène, avec les résidents, se met à lutter contre ce collectivisme forcé.

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